Le mie prigioni

By Alfred de Musset

Written 1852-01-01 - 1852-01-01

On dit : « Triste comme la porte

» D'une prison, » —

Et je crois, le diable m'emporte,

Qu'on a raison.

D'abord, pour ce qui me regarde,

Mon sentiment

Est qu'il vaut mieux monter sa garde,

Décidément.

Je suis, depuis une semaine,

Dans un cachot,

Et je m'aperçois avec peine

Qu'il fait très-chaud.

Je vais bouder à la fenêtre,

Tout en fumant ;

Le soleil commence à paraître

Tout doucement.

C'est une belle perspective,

De grand matin,

Que des gens qui font la lessive

Dans le lointain.

Pour se distraire, si l'on bâille,

On aperçoit

D'abord une longue muraille,

Puis un long toit.

Ceux à qui ce séjour tranquille

Est inconnu

Ignorent l'effet d'une tuile

Sur un mur nu.

Je n'aurais jamais cru moi-même,

Sans l'avoir vu,

Ce que ce spectacle suprême

A d'imprévu.

Pourtant les rayons de l'automne

Jettent encor

Sur ce toit plat et monotone

Un réseau d'or.

Et ces cachots n'ont rien de triste,

Il s'en faut bien ;

Peintre ou poëte, chaque artiste

Y met du sien.

De dessins, de caricatures,

Ils sont couverts.

Çà et là quelques écritures

Semblent des vers.

Chacun tire une rêverie

De son bonnet :

Celui-ci, la Vierge Marie ;

L'autre, un sonnet.

Là, c'est Madeleine en peinture,

Pieds nus, qui lit ;

Vénus rit sous la couverture.

Au pied du lit.

Plus loin, c'est la Foi, l'Espérance,

La Charité,

Grands croquis faits à toute outrance,

Non sans beauté.

Une Andalouse assez gaillarde,

Au cou mignon,

Est dans un coin qui vous regarde

D'un air grognon.

Celui qui fit, je le présume,

Ce médaillon,

Avait un gentil brin de plume

A son crayon .

Le Christ regarde Louis-Philippe

D'un air surpris ;

Un bonhomme fume sa pipe

Sur le lambris.

Ensuite vient un paysage

Très-compliqué,

Où l'on voit qu'un monsieur très-sage

S'est appliqué.

Dirai-je quelles odalisques

Les peintres font,

A leurs très-grands périls et risques,

Jusqu'au plafond ?

Toutes ces lettres effacées

Parlent pourtant ;

Elles ont vécu, ces pensées,

Fût-ce un instant.

Que de gens, captifs pour une heure,

Tristes ou non,

Ont à cette pauvre demeure

Laissé leur nom !

Sur ce vieux lit où je rimaille

Ces vers perdus ;

Sur ce traversin où je bâille

A bras tendus,

Combien d'autres ont mis leur tête,

Combien ont mis

Un pauvre corps, un cœur honnête

Et sans amis !

Qu'est-ce donc ? en rêvant à vide

Contre un barreau,

Je sens quelque chose d'humide

Sur le carreau.

Que veut donc dire celte larme

Qui tombe ainsi,

Et coule de mes yeux sans charme

Et sans souci ?

Est-ce que j'aime ma maîtresse ?

Non, par ma foi !

Son veuvage ne l'intéresse

Pas plus que moi.

Est-ce que je vais faire un drame ?

Par tous les dieux !

Chanson pour chanson, une femme

Vaut encor mieux.

Sentirais-je quelque ingénue

Velléité

D'aimer cette belle inconnue,

La Liberté ?

On dit, lorsque ce grand fantôme

Est verrouillé,

Qu'il a l'air triste comme un tome

Dépareillé.

Est-ce que j'aurais quelque dette ?

Mais, Dieu merci !

Je suis en lieu sûr ; on n'arrête

Personne ici.

Cependant cette larme coule,

Et je la vois

Qui brille en tremblant, et qui roule

Entre mes doigts.

Elle a raison, elle veut dire :

Pauvre petit,

A ton insu ton cœur respire

Et t'avertit

Que le peu de sang qui l'anime

Est ton seul bien,

Que tout le reste est pour la rime

Et ne dit rien.

Mais nul être n'est solitaire,

Même en pensant,

Et Dieu n'a pas fait pour le plaire

Ce peu de sang.

Lorsque tu railles la misère

D'un air moqueur,

Tes amis, ta sœur et la mère

Sont dans ton cœur.

Cette pâle et faible étincelle

Qui vil en toi,

Elle marche, elle est immortelle,

Et suit sa loi.

Pour la transmettre, il faut soi-même

La recevoir,

Et l'on songe à tout ce qu'on aime,

Sans le savoir.