Le Miracle

By Maurice Rollinat

Written 1899-01-01 - 1899-01-01

Sous la pluvieuse lumière,

Dans l'air si glacé, la chaumière,

Non loin d'un marais insalubre,

Est lamentablement lugubre.

Au-dedans, c'est tant de misère

Que d'y penser le cœur se serre !

De chaque solive minée,

Du grand trou de la cheminée

Dont le foyer large est tout vide,

Le froid tombe en un jour livide ;

Et la bise a l'entrée aisée

Par la porte et par la croisée.

Or, dans ce logis où la fièvre

Allume l'œil, verdit la lèvre,

Et fait sonner la toux qui racle,

Il va s'accomplir un miracle :

La femme est accroupie à l'angle

Du mur, près d'un vieux lit de sangle.

Stupéfaite, elle est là qui lorgne

Sa petite fenêtre borgne,

Puis, machinale, elle emmitoufle

Son nourrisson presque sans souffle.

Trois petiots ayant triste mine

Rampent comme de la vermine

Sur une mauvaise paillasse

Dans un coin d'ombre où ça brouillasse.

Et la malheureuse sanglote

Et dit d'une voix qui grelotte,

Comme se parlant dans le songe

Où la réalité la plonge :

« Au moulin je suis retournée…

On m'a refusé la fournée.

Plus de pain ! a-t-elle été courte

Malgré mes jeûnes, cette tourte !

Et plus de lait dans ma mamelle

Pour nourrir l'enfant ! tout s'en mêle. »

Elle pense, elle se consulte,

Délibère. Rien n'en résulte,

Sinon qu'elle voit plus affreuse

Sa détresse qu'elle recreuse.

À la fin, pour la mort elle opte,

Et voici le plan qu'elle adopte :

« Oui, son sort n'étant résoluble

Qu'ainsi, ce soir elle s'affuble

De sa capote berrichonne,

Complètement s'encapuchonne,

Alors, sa petite famille

Dans les bras, vers l'étang qui brille

Elle s'en va, s'avance jusque

Au bord, et puis, un plongeon brusque !… »

Mais, vite, sa raison s'adresse

Aux scrupules de sa tendresse.

« Tes enfants ? c'est plus que ton âme ;

Tu les aimes trop, pauvre femme !

T'ont-ils donc demandé de naître

Tes petits, pour leur ôter l'être ?

Même privés de subsistance

Ils ont le droit à l'existence.

D'ailleurs, aurais-tu le courage

D'accomplir un pareil ouvrage ?

Vois-tu tes douleurs et tes hontes,

Quand il faudrait rendre des comptes

Au père qu'à toutes les heures

Avec tant de regret tu pleures ? »

Elle maudit l'horrible idée

Qui l'avait d'abord obsédée.

Mais la souffrance lui confisque

Son reste de force ! elle risque

De se consumer tant, qu'elle aille

Trop mal, pour soigner sa marmaille,

Mendier ? mais, bien loin, sous le givre,

Les enfants ne pourraient la suivre.

Et personne de connaissance

Pour les garder en son absence !

« Que faire ? si pour eux je vole…

La prison ! j'en deviendrais folle,

Puisqu'elle me serait ravie

Leur présence qui fait ma vie. »

Elle songe, et son corps en tremble…

« Oh ! si nous mourions tous ensemble,

Eux si malades, moi si frêle,

De la bonne mort naturelle ! »

Et voilà qu'elle est exaucée

La prière de sa pensée :

Car, soudain, les trois petits pâles

Poussent à l'unisson trois râles.

Elle aussi le trépas la touche

À l'instant même où sur sa bouche

Son nourrisson expire, en sorte

Qu'elle le baise en étant morte,

Tandis que, vers eux étendues,

Ses deux maigres mains de statue,

Couleur des cierges funéraires,

Semblent bénir les petits frères.