Le Moineau

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Nous traversions une prairie

Dont le gazon à ciel ouvert

Brillait d'un éclat de féerie ;

Et sur son riant tapis vert,

D'où s'enfuit la blanche colombe

Emportant son léger fardeau,

Nous vîmes un éclat de bombe

Que la pluie avait rempli d'eau.

Tirailleur précédant sa troupe,

Un oiselet, un moineau-franc

Buvait à cette large coupe,

Dont le dehors, taché de sang,

Était enfoncé dans la boue.

Sans songer à rien de fatal,

L'oiseau folâtre, qui se joue,

Y buvait le flot de cristal.

Dans la prairie, où se lamente

Le zéphyr aux parfums errants,

Je vis cette chose charmante,

Et je m'écriai : Je comprends !

Je comprends enfin. O prairie,

Sous ton beau ciel aérien

Ceux qui font la rouge tuerie

Ne l'auront pas faite pour rien !

Je disais parfois, je l'avoue,

Pensant à ce qui nous est cher :

A quoi sert le canon qui troue

Toutes ces murailles de chair ?

A quoi bon tant de meurtrissures ?

Et, sous la mitraille de feu,

Toutes ces lèvres des blessures

Que l'on entend crier vers Dieu ?

Guerre ! il faut que tu me révèles

Pourquoi tes coursiers, en chemin,

Foulent des débris de cervelles

Où vivait le génie humain !

Oui, je parlais ainsi, poëte

Ayant en souverain mépris

La bataille, sinistre fête.

Mais, à présent, j'ai tout compris !

Non, ce hideux massacre, où l'homme

Égorge l'homme sans remords,

N'était pas inutile, en somme,

Puisque les amas de corps morts,

Tant de dépouilles méprisées,

Ces pâles cadavres cloués

A terre, ces têtes brisées,

Tous ces affreux ventres troués

Aboutissent à quelque chose.

Car s'éveillant, ô mes amis,

Sous le regard de l'aube rose,

Ce champ plein de morts endormis,

Ce charnier de deuil et de gloire

Au souffle pestilentiel,

A la fin sert à faire boire

Un tout petit oiseau du ciel !