Le moineau franc

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1843-01-01 - 1843-01-01

« Sacrebleu ! voilà le soleil,

Dit l'oiseau dont la plume pousse,

Il va sécher l'herbe et la mousse,

Et nous faire un monde vermeil :

Il fait tout, ce roi sans pareil.

Sacrebleu, voilà le soleil !

Je voudrais vivre cent mille ans,

S'il avait cent mille ans à vivre.

Pour le regarder et le suivre,

Suspendu sur les blés brûlans,

Quand même il pleuvrait des milans.

Je voudrais vivre cent mille ans !

Les milans ! qu'ils viennent un peu :

J'en ai peur comme d'une paille ;

Je m'en amuse et je m'en raille,

Les pieds croisés devant mon feu.

Voici le soleil, sacrebleu !

Les milans, qu'ils viennent un peu !

Bonnes gens, que cet astre est beau !

C'est l'écusson du divin Maître :

L'œuf ardent des âmes, peut-être,

Allumant tout comme un flambeau,

Ressuscitant larve et tombeau.

Bonnes gens ! que cet astre est beau !

Hardi les fleurs et les chansons !

Le printemps me monte à la tête :

C'est Dieu qui va payer la fête !

À vos rangs, messieurs les pinsons ;

La table est dressée aux buissons,

Hardi les fleurs et les chansons !

Mon habit vient d'un bon tailleur.

Il est léger pour les montagnes ;

Il plaît aux cités, aux campagnes.

Où le peuple n'est point railleur.

L'homme n'en fait pas de meilleur :

Mon habit vient d'un bon tailleur !

Le monde est assez grand pour moi :

Tout m'appelle au loin, tout m'avive,

Et je vais de mon aile vive,

Égayer la vitre du roi.

Je vole plus haut que-la loi :

Le monde est assez grand pour moi !

Je suis rempli d'aise et d'amour,

J'ai cinq aurores et demie !

Il me faut au moins une amie,

Pour peupler un si grand séjour :

Je veux faire un nid à mon tour ;

Je suis rempli d'aise et d'amour ! »

Petit paysan des oiseaux !

Tu dis cela quand on t'écoute

Aux sillons de la grande route,

Ou sur la tête des roseaux,

Dont les femmes font leurs fuseaux,

Petit paysan des oiseaux !

Le cœur le plus triste est charmé,

De ta joie alerte et volante.

La mémoire y coule moins lente ;

Et s'il a jamais rien aimé,

Tout rêveur et tout désarmé

Le cœur le plus triste est charmé !