Le moment psychologique
By Jules Poiret
Written 1871-01-01 - 1871-01-01
Il faut tirer l'échelle après psychologique ;
Le trait est sheakspearien formidable et comique.
Soyons donc pardonnés, si le rire nous prend,
Bien que plus d'un coté des choses soit navrant.
Guillaume, tu me plais dans ta nouvelle phase
Comme Hector déposant le casque qui l'écrase,
Tu te fais plein de grâce et revêts le docteur,
Disant : Je suis savant puisque je suis vainqueur,
Je veux, après avoir achevé Bonaparte,
A ma discrétion mettre aussi leur Descarte.
J'exprime du présent l'avenir inconnu ;
Paris est devant moi comme un malade nu ;
J'ai la main sur son pouls, je presse ses artères,
Et lis à l'horizon ses traits pleins de mystères.
Je dirige sa crise et mène sa langueur,
Et du temps à son mal rapportant la longueur,
Je fixe le moment où je veux qu'il se livre ;
C'est fini, c'est écrit, c'est réglé comme un livre.
S'il faut s'y résigner, on le bombardera,
Mais le plus tard pourtant et le moins qu'on pourra.
Ce peuple est fort méchant et, si je l'exaspère,
Il tuera mes enfants dont plus d'un est grand-père.
Au feu, quant à présent, je préfère la faim ;
C'est pour tuer les gens encor le plus humain.
Strasbourg en feu me voue une éternelle haine,
Et la famine fait un agneau de Bazaine.
Et puis, pur des raisons à moi, la faim ma plaît.
Des femmes, sur leur terme, elle tarit le lait :
Augusta dévorait, quand elle était enceinte
(Mais de ce côté-là nous n'avons plus de crainte.)
Les bébés périront, surtout le sexe fille ;
Nous autres Allemands, nous aimons la famille.
Baste ! les miens sont grands, insondable est le ciel.
Parisiens, vous aurez des verges à Noël.
Au fond, mes bons amis, c'est un peu votre faute
Tu ne veux pas Paris, recevoir ton doux hôte
Aussi tu mangeras pour gâteau du brouet
Et moi j'aurai l'empire, historique jouet,
Et je rapporterai pour son cadeau d'étrenne,
A ma blanche Augusta, l'Alsace et la Lorraine.
Non, Jamais crime heureux, jamais
Bassesse montée aux sommets
Pleins de vertige et de démence,
Où la déchéance commence,
N'en ont plus tôt pris leur parti.
Jamais, quand leur nombre est sorti,
Joueurs n'ont eu plus d'insolence
Et plus de dédain pour la chance.
Passe encor leur croyance en soi !
Ces gens à dégoûter la foi,
Et dont l'aspect tourne en sophisme
Le magnifique syllogisme
Qui va du monde à son auteur,
Et de l'homme à son créateur
Ces êtres ont l'outrecuidance
De croire en une Providence.
Le nôtre eut aussi son Credo :
Récusant son sanglant fardeau,
Il prenait Dieu pour son compère ;
Tous les deux vous faites la paire.
Misérables, vous affichez
Des lambeaux de pourpre arrachés
Au trône éternel de justice
Pour en parer votre immondice.
Le bon Dieu luit pour tous, sachez le bien mon maître ;
Il abat l'orgueilleux, comme il punit le traître.
Attends Paris, Guillaume Hohenzollern, attends ;
Pour toi le Moindre risque est d'attendre longtemps.
Paris donnera tort à ta psychologie,
Et tu verras sa fièvre après sa léthargie.
Oui, Paris, qu'en respect tu couches, chien d'arrêt,
Et dont tu crois avoir énervé le jarret,
Paris qui se contient garde un élan sublime
Pour te faire mentir, ô cruel magnanime,
Il ira te chercher, quand il le jugera bon
Pour disserter ensemble à grands coups de canon.
Tu nous vois affamés, c'est une erreur profonde :
Comme dans Sybaris nous vivons loin du monde ;
Nous mangeons l'ami chien, le serviteur cheval ;
Ce ne sont que mets doux, crêpes de carnaval :
Nourriture abondante et surtout variée.
Quoique sur certains points parfois avariée.
Nous réconcilions la souris et le chat,
Et consommons, après son fromage, le rat ;
Mais dussions-nous broyer, pour sauver notre force,
Des animaux muets et des arbres l'écorce,
Au cheval qui n'est plus ajouter le harnais ;
Dussions-nous sans leur pointe absorber ces objets
Dont tes profonds soldats, excellant dans la fuite,
Du Français curieux amusent la poursuite,
Sois dûment informé que le moment viendra
Où de notre courroux l'amas débordera,
Où nous irons cracher cette âcre nourriture
Avec de bons obus, Guillaume, à ta figure,
Et tu verras alors, philosophe, à ton tour,
Que, comme les tyrans, les peuples ont leur tour.