Le mort maudit

By Jean Richepin

Written 1881-01-01 - 1881-01-01

La pauvre antique baraque,

Juchée en haut du coteau,

À toutes les bises craque

Et par tous les joints fait eau.

La porte sans gonds, ballante,

Gémit comme un chat-huant.

C’était la maison roulante

Où couchait le vieux truand.

Le vieux truand, à la brune,

Jetait des sorts aux troupeaux,

Et savait au clair de lune

Faire chanter les crapauds.

Une nuit de grand tonnerre,

Mystérieusement seul

Il est mort, le centenaire

Sans prière et sans linceul.

Ne le voyant plus paraître ;

On est venu chez le vieux.

On a su sa mort. Le prêtre

A dit que c’était tant mieux.

Pour mettre son corps en terre

Nul n’osa franchir le seuil.

Le cadavre solitaire

Eut la hutte pour cercueil.

Aussi, sur la lande bleue

Quand vient l’ombre, épouvanté

Le plus fier fait une lieue

Pour fuir le coteau hanté.

Car on sait que le fantôme

Mort sans un de Profundis

Vous demande un bout de psaume

Pour entrer en paradis,

Et l’on veut avec rancune

Lui laisser pour tout repos

La chanson du clair de lune

Qu’il apprenait aux crapauds.