Le Mot

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Mer… — Je m'arrête, ô flot amer !

Il ne faut pas que l'on se targue

D'allonger ton nom, vaste mer,

Ainsi que l'a fait monsieur Margue.

Cette boutade, on la connaît.

Hélas ! plus d'un Français l'imite,

Ignorant que quand la borne est

Franchie, il n'est plus de limite.

Les romanciers font des romans

Et les dramaturges, des drames

Où, bien mieux que les nécromants,

Ils lisent dans les cœurs des femmes.

Sans cesse, (ou la Chronique ment,)

Les députes en leur enceinte

Causent, et réciproquement

S'abreuvent de fiel et d'absinthe.

D'autres, ô ciel, pour allier

Tout ce que ton lapis tolère,

Confondent l'art du joaillier

Avec le style épistolaire.

Tous ces buveurs de riquiqui,

Afin d'agrémenter leurs proses,

Abusent parfois du mot qui…

Mais respirons l'odeur des roses !

Or tout à coup dans le tableau

Apparaît, devant leur front sombre,

Effrayant comme à Waterloo,

Un soldat, un fantôme, une ombre.

Les cheveux dans un coup de vent,

Le grand général de la garde

Se plante, menaçant, devant

Ses copistes, et les regarde ;

Et laissant des mots outrageants

Tomber de sa bouche funèbre :

Çà, dit-il, tas d'honnêtes gens,

Qu'on me rende le mot célèbre !

Nos puristes, craignant le heurt,

Avec des airs de bon apôtre

Disent : Ah ! oui, La garde meurt…

Non, leur répond Cambronne, L'AUTRE !