Le Mourant

By Théodore Banville

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Dans la fumée affreuse et noire,

Ayant du sang jusqu'aux genoux,

Il nous faut suivre la Victoire

Sans regarder derrière nous !

O mon vaillant frère, pardonne !

Moi, je me sens désespérer,

Car tu meurs, et je t'abandonne.

Ah ! du moins, laisse-moi pleurer.

Non ! car je meurs ivre de joie !

Va, suis là-bas nos tirailleurs

Que le canon blesse et foudroie ;

Je n'ai pas besoin de tes pleurs.

Mon sang inonde les clairières ;

Mais, ô jour longtemps souhaité !

J'en vois naître ces deux guerrières,

La Vengeance et la Liberté !

Mais tu t'en vas, si jeune encore !

Frère, ce qui remplit mes yeux

Ce n'est pas la nuit, c'est l'aurore.

Va combattre. Je suis joyeux.

Une douce lèvre fleurie

Sans doute eût béni ton retour !

Ma fiancée est la Patrie !

Qu'elle ait mon dernier cri d'amour !

Et plus tard, dans ta maison close,

Des enfants, beaux comme des lys,

T'auraient tendu leur bouche rose.

Ceux-là qui vaincront sont mes fils !

Que l'azur sur leurs têtes brille !

Ils vont me suivre et me venger.

On n'a ni maison ni famille

Sous le talon de l'étranger.

Et ta mère, au front angélique !

Orpheline par mon trépas,

Je la lègue à la République.

Va donc, et ne me pleure pas.

Je ne pleure plus, je t'envie !

Exhale en paix d'un cœur fervent

Le dernier souffle de ta vie !

Le clairon t'appelle. En avant !