Le Mystère du Lotus

By Catulle Mendès

Written 1866-01-01 - 1866-01-01

Ta colère triomphe, ô Kâla ! nul refuge.

Bleue encor des poisons de l’océan lacté,

Ta sombre gorge avait amassé le déluge.

Telle qu’un grand ravin par Marût habité,

Ta narine profonde a soufflé la tourmente

Sur l’incendie issu de ton œil irrité.

Où sont les vastes cieux et la terre charmante ?

Hélas ! toute la vie et toute la beauté

Gisent sous l’onde morne où le vent se lamente.

Les vastes cieux, Indra, que baignait la clarté

Des étoiles, ont fui dans la tempête noire

Comme un pavillon d’or par la bise emporté.

Le Çwarga lumineux aux escaliers d’ivoire

N’est plus. Les seuils de jaspe et les chars de cristal

Sont brisés. O vainqueur, qu’as-tu fait de ta gloire !

Les Gandharwîs, orgueil charmant du ciel natal,

Ont cessé d’agiter les nûpûras sonores

De leurs pieds que dorait la poudre de çantal.

Les Açwins éclatants comme des météores

Ne courbent plus au joug de leur char constellé

Les Vaches aux poils roux qui portaient les Aurores ;

Et la terre, Prisni, comme un bloc descellé,

Avec ses pics hautains et ses plaines fertiles,

On ne sait où, dans l’ombre, éperdue, a roulé,

Tandis que, hérissant sa tête de reptile

Et le pied sur les flancs des dragons, le Dieu noir

Brandissait le Çîras, destructeur des sept Iles !

Maintenant l’arme auguste a rempli son devoir.

Au sein de l’Être unique, étang de quiétude,

Brahmâ s’est endormi, voyant tomber le soir.

Répudiant l’orgueil et la sollicitude

De l’œuvre, il goûte, après mille âges évolus,

L’anéantissement dans la béatitude.

L’universelle mer précipite ses flux

Ténébreux à travers l’horreur universelle,

Cherchant la grève absente et l’île qui n’est plus.

Chaque lame en bramant presse un flot qui harcèle

Une vague tandis que la vague poursuit

Une autre lame en pleurs qui vers un flot ruisselle ;

Et, sur la houle énorme au lamentable bruit,

Comme un vaste étendard que la tempête arbore,

Palpite l’épouvante obscure de la nuit.

Oh ! que d’âges suivis de tant d’âges encore

Traverseront l’effroi du gouffre illimité,

Sans souvenir de jour et sans espoir d’aurore !

Hors du nombre, des lieux et de la qualité,

L’Être unique et total s’est abîmé soi-même

Dans l’informe infini de sa propre entité.

Tel se concentre et gît parmi la cendre blême

Le Feu rassasié des mystiques repas,

Tel se recueille, oisif, le Principe suprême.

Sous la forme du Temps, il est ce qui n’est pas.

Sa présence a son lieu dans toutes les absences

Et son réveil latent dort dans tous les trépas.

L’angoisse des espoirs et des réminiscences

Meurt au fond du Tîrtha sans rivage et stagnant

Fait du fleuve dompté des tristes renaissances ;

Et chaque âge divin se déroule, enchaînant

A d’innombrables nuits sa nuit démesurée,

Sans vaincre ce repos immense et permanent.

Mais enfin, du constant effort de la durée,

L’Amour est né. Bientôt, mystérieux ferment,

Sourdra la Force au sein de l’être demeurée.

Par le Temps qui s’amasse accrue infiniment,

La Passion pénètre en tout ce qui repose,

Avec un convulsif et chaud frémissement.

Tel se renforce Agni du çoma qui l’arrose,

Tel s’enfle, imbu d’amour, le germe originel ;

Le désir de l’effet s’empare de la cause.

Sous des voiles chargés d’influx passionnel

Et pareils à la brume où l’aurore va naître,

Flotte un contour étrange et vaguement charnel.

Palpitante, Mâyâ s’efforce d’apparaître ;

Le vide, d’une transe ineffable agité,

Voit s’accomplir l’hymen de la Forme avec l’Être ;

Et dans son adorable extériorité,

Parmi l’effarement des ombres, sur la face

De l’abîme sans bord, l’Esprit-Monde est porté !

O Pûrûçha ! la houle incessante déplace

Et ramène ton lit souple, formé des nœuds

Que le Roi des serpents enlace et désenlace !

Clairs et resplendissants de métaux lumineux,

Les mille chefs du grand Çécha, comme une ombrelle,

S’abaissent vers ton front qui se reflète en eux !

Tu médites, auguste, à travers la querelle

Des noirs remous ! portant les œuvres dans ton flanc,

Tu sens frémir au loin ta forme corporelle !

Et de ton pur nombril, mystérieux étang,

Le grand Lotus, berceau des trois Mondes, s’élève,

Doux comme le soleil des jours d’automne, et blanc !

Il éclaire, il féconde, ayant l’amour pour sève ;

Il verse la candeur et la limpidité

De l’aube dans l’effroi de la nuit qui s’achève ;

Et de sa léthargie enfin ressuscité,

Brahmâ, pistil géant de ce calice énorme,

Détend ses membres faits de force et de bonté,

D’où se dérouleront l’Étendue et la Forme !