Le naufrageur

By Tristan Corbière

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Si ce n'était pas vrai — Que je crève !

J'ai vu dans mes yeux, dans mon rêve,

La NOTRE-DAME DES BRISANS

Qui jetait à ses pauvres gens

Un gros navire sur leur grève…

Sur la grève des Kerlouans

Aussi goélands que les goélands.

Le sort est dans l'eau : le cormoran nage,

Le vent bat en côte, et c'est le Mois Noir…

Oh ! moi je sens bien de loin le naufrage !

Moi j'entends là-haut chasser le nuage.

Moi je vois profond dans la nuit, sans voir !

Moi je siffle quand la mer gronde,

Oiseau de malheur à poil roux !…

J'ai promis aux douaniers de ronde,

Leur part, pour rester dans leurs trous…

Que je sois seul ! — oiseau d'épave

Sur les brisans que la mer lave…

Oiseau de malheur à poil roux !

— Et qu'il vente la peau du diable !

Je sens ça déjà sous ma peau.

La mer moutonne !… — Ho, mon troupeau !

— C'est moi le berger, sur le sable…

L'enfer fait l'amour. — Je ris comme un mort —

Sautez sous le Hû !… le Hû des rafales,

Sur les noirs taureaux sourds, blanches cavales !

Votre écume à moi, cavales d'Armor !

Et vos crins au vent !… — Je ris comme un mort —

Mon père était un vieux saltin,

Ma mère une vieille morgate…

Une nuit, sonna le tocsin :

— Vite à la côte : une frégate ! —

… Et dans la nuit, jusqu'au matin,

Ils ont tout rincé la frégate…

— Mais il dort mort le vieux saltin,

Et morte la vieille morgate…

Là-haut, dans le paradis saint

Ils n'ont plus besoin de frégate.