Le nid

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

C'est l'abbé qui fait l'église ;

C'est le roi qui fait la tour ;

Qui fait l'hiver ? C'est la bise.

Qui fait le nid ? C'est l'amour.

Les églises sont sublimes,

La tour monte dans les cieux,

L'hiver pour trône a les cimes ;

Mais le nid chante et vaut mieux.

Le nid, que l'aube visite,

Ne voit ni deuils, ni combats ;

Le nid est la réussite

La meilleure d'ici-bas.

Là, pas d'or et point de marbre ;

De la mousse, un coin étroit ;

C'est un grenier dans un arbre,

C'est un bouquet sur un toit.

Ce n'est point chose facile,

Lorsque Charybde et Scylla

Veulent mordre la Sicile,

Que de mettre le holà ;

Quand l'Hékla brûle sa suie,

Quand flambe l'Etna grognon,

Le fumiste qui l'essuie

Est un rude compagnon ;

L'orage est grand dans son antre ;

Le nuage, hydre des airs,

Est splendide quand son ventre

Laisse tomber des éclairs ;

Un cri fier et redoutable,

De hautes rébellions

Sortent de la fauve étable

Des tigres et des lions ;

Certes, c'est une œuvre ardue

D'allumer le jour levant,

D'ouvrir assez l'étendue

Pour ne pas casser le vent,

Et de donner à la houle

Un si gigantesque élan

Que, d'un seul bond, elle roule

De Behring à Magellan.

Emplir de fureur les bêtes

Et le tonnerre de bruit ;

Gonfler le cou des tempêtes

Des sifflements de la nuit ;

Tirer, quand la giboulée

Fouette le matin vermeil,

De l'écurie étoilée

L'attelage du soleil ;

Gaver de vins vendémiaire,

D'épis messidor ; pourvoir

Aux dépenses de lumière

Que fait l'astre chaque soir ;

Peupler l'ombre ; avoir la force,

À travers la terre et l'air,

D'enfler tous les ans l'écorce,

D'enfler tous les jours la mer ;

Ce sont les travaux suprêmes

Des dieux, ouvriers géants

Mirant leurs bleus diadèmes

Dans les glauques océans ;

Ce sont les tâches immenses

Des êtres régnant sur nous,

Tantôt des grandes clémences,

Tantôt des vastes courroux ;

C'est du miracle et du rêve ;

Hier, aujourd'hui, demain,

Ces choses font, depuis Ève,

L'éblouissement humain.

Mais entre tous les prodiges

Qu'entassent dieux et démons,

Ouvrant l'abîme aux vertiges,

Heurtant les foudres aux monts,

C'est l'effort le plus superbe,

C'est le travail le plus beau,

De faire tordre un brin d'herbe

Au bec d'un petit oiseau.

En vain rampe la couleuvre ;

L'amour arrange et bénit

Deux ailes sur la même œuvre,

Deux cœurs dans le même nid.

Ce nid où l'amour se pose,

Voilà le but du ciel bleu ;

Et pour la plus douce chose

Il faut le plus puissant dieu.