Le nouveau jardin du luxembourg

By Victor Laprade

Written 1873-01-01 - 1873-01-01

Le sacrilège est consommé !

Cherche, ô muse, un nouvel asile ;

En frappant ce sol bien-aimé,

C'est toi, c'est l'esprit qu'on exile.

Au lieu de ce vague horizon

Tout vert de lierre et de charmilles,

Le voilà fermé sous des grilles,

Le vieux jardin mis en prison.

Adieu l'école buissonnière,

Où tout un siècle avait rêvé.

Sur tes printemps, ô Pépinière,

On jette un linceul de pavé.

A ces branches qu'on t'a laissées

Nul ne cueillera plus de fruit ;

Car la fleur des fines pensées

Meurt de la poussière et du bruit.

Au lieu des treilles abattues,

Du frais verger sans ornement,

On prodiguera vainement

Les boulingrins et les statues.

Nous verrons sur le sable fin

Traîner le velours et la soie…

Ah ! notre vieux quartier latin,

Voici le luxe, adieu la joie !

Adieu le sentier des amours

Piétiné par la multitude ;

Roulez, chars, canons et tambours,

Plus de silence, adieu l'étude !

Autour du Jardin replanté

Le boulevard règne et gouverne :

Le rossignol se sent guetté

Des fenêtres d'une caserne.

La foule encor sous les lilas

Tourbillonne autour des corbeilles ;

Mais nous n'entendrons plus, hélas !

Ni les songeurs ni les abeilles.

Où fredonnaient les beaux esprits.

Mugiront de lourdes fanfares !

Ce n'est plus là notre Paris,

On l'a refait pour les barbares !

Chaque jour un nouveau décor

Naît de la pierre obéissante :

Les murs se font de marbre et d'or,

Mais l'âme est à jamais absente.

Du passé qu'il ne reste rien !

Que, dans la cité des ancêtres,

L'étranger seul soit citoyen ;

Les mieux payants seront nos maîtres.

Vieille idole du souvenir.

Tombe sous les marteaux profanes !

Ces palais neufs vont se garnir

De boyards et de courtisanes.

Mille essaims de riches pervers

S'ébattront dans notre héritage…

Et les sots de tout l'univers

Viendront saluer votre ouvrage.