Le nouvel an
Written 1884-01-01 - 1884-01-01
Lorsque autour de la même table,
Au premier jour du nouvel an,
Soumis à la coutume affable
De le célébrer en buvant.
Pour obéir à l'habitude,
Aux usages des bons aïeux
Dont vous vous faites une étude.
Vous vivans, tous aussi morts qu’eux,
Vous vous asseyez, tristes, sombres.
Pleins d’ennuis secrets et sans fin.
Gomme au dernier banquet des ombres
Buvant sans soif, mangeant sans faim.
Observant vos yeux et vos gestes.
Pesant le silence et vos mots.
Défendant aux soupirs funestes
De rien dévoiler de vos maux.
Méditant de combien de rides
Et de combien d’iniquités
Vous ont chargés les ans avides,
Vos douleurs et vos lâchetés,
Supputant aux lois de l’usure
De combien de francs et de sous
L’héritage qu’on dénature
A pu croître, s’il n’est dissous.
Et combien doit durer encore.
Avec ou sans trop d’embonpoint.
Cette existence qu’on déplore.
Mais qu’on berce avec tant de soin.
N’avez-vous pas, sur la fenêtre
Où le givre a mis ses cristaux.
Vu grandir, s’éteindre et renaître
La lueur d’un feu de fagots !
Comme les verres de Bohême,
Cette lueur vive a percé
La transparence mate et blême
De votre cristal damassé :
Écoutez : le vent vous apporte
Des ris, des baisers, des chansons,
Des santés joyeuses qu’on porte
Aux vieillards comme aux nourrissons.
Ce sont des pauvres qui festoient
Le premier-né du nouvel an
Et, la tendresse au cœur, le noient
Dans un petit pot de vin blanc.
Le foyer joyeux les rassemble.
Chez eux ils n’ont pas d’exilé :
Pourraient-ils être heureux ensemble.
S’ils savaient un cœur mutilé ?
Les yeux sur les yeux de sa Jeanne,
Le mari pense à ses enfans.
Et les enfans baisent le crâne
De leur père aux cheveux flottans.
L’aïeul, un vieux chêne sans sève.
Impotent, mais aimé toujours,
Précieux fardeau, voit en rêve
Le fantôme de ses amours.
Tandis que la jeune fillette.
Orgueil du foyer paternel.
Rêveuse et même un peu coquette.
Songe à son voisin Gabriel,
Sa mère lit dans sa pensée,
Et sur ses genoux l'attirant,
Au promis tend sa main glacée
Et lui montre un front souriant.
Il n’est pas jusqu’au chien de garde
Qui ne soit heureux à son tour.
O mes parens, que Dieu vous garde
Et vous accorde un pareil jour !