Le nouvel an

By Alfred Busquet

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Lorsque autour de la même table,

Au premier jour du nouvel an,

Soumis à la coutume affable

De le célébrer en buvant.

Pour obéir à l'habitude,

Aux usages des bons aïeux

Dont vous vous faites une étude.

Vous vivans, tous aussi morts qu’eux,

Vous vous asseyez, tristes, sombres.

Pleins d’ennuis secrets et sans fin.

Gomme au dernier banquet des ombres

Buvant sans soif, mangeant sans faim.

Observant vos yeux et vos gestes.

Pesant le silence et vos mots.

Défendant aux soupirs funestes

De rien dévoiler de vos maux.

Méditant de combien de rides

Et de combien d’iniquités

Vous ont chargés les ans avides,

Vos douleurs et vos lâchetés,

Supputant aux lois de l’usure

De combien de francs et de sous

L’héritage qu’on dénature

A pu croître, s’il n’est dissous.

Et combien doit durer encore.

Avec ou sans trop d’embonpoint.

Cette existence qu’on déplore.

Mais qu’on berce avec tant de soin.

N’avez-vous pas, sur la fenêtre

Où le givre a mis ses cristaux.

Vu grandir, s’éteindre et renaître

La lueur d’un feu de fagots !

Comme les verres de Bohême,

Cette lueur vive a percé

La transparence mate et blême

De votre cristal damassé :

Écoutez : le vent vous apporte

Des ris, des baisers, des chansons,

Des santés joyeuses qu’on porte

Aux vieillards comme aux nourrissons.

Ce sont des pauvres qui festoient

Le premier-né du nouvel an

Et, la tendresse au cœur, le noient

Dans un petit pot de vin blanc.

Le foyer joyeux les rassemble.

Chez eux ils n’ont pas d’exilé :

Pourraient-ils être heureux ensemble.

S’ils savaient un cœur mutilé ?

Les yeux sur les yeux de sa Jeanne,

Le mari pense à ses enfans.

Et les enfans baisent le crâne

De leur père aux cheveux flottans.

L’aïeul, un vieux chêne sans sève.

Impotent, mais aimé toujours,

Précieux fardeau, voit en rêve

Le fantôme de ses amours.

Tandis que la jeune fillette.

Orgueil du foyer paternel.

Rêveuse et même un peu coquette.

Songe à son voisin Gabriel,

Sa mère lit dans sa pensée,

Et sur ses genoux l'attirant,

Au promis tend sa main glacée

Et lui montre un front souriant.

Il n’est pas jusqu’au chien de garde

Qui ne soit heureux à son tour.

O mes parens, que Dieu vous garde

Et vous accorde un pareil jour !