Le nuage et l’enfant

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

L’enfant disait au nuage

« Attends-moi jusqu’à demain,

Et par le même chemin

Nous nous mettrons en voyage.

« Toi, sous tes belles lueurs ;

Moi, dans les champs pleins de fleurs,

Sur le cheval de mon père :

Nous irons vite, j’espère !

« Je m’y tiens bien, tu verras !

J’y monte seul à la porte ;

Et quand mon père m’emporte,

Je n’ai pas peur dans ses bras.

« Quand il fait beau, comme un guide,

En tête il me fait asseoir ;

Toi, d’en haut tu pourrais voir

Comme je tiens bien la bride !

« Ah ! je voudrais d’ici là

Ne faire qu’une enjambée

Sur la nuit toute tombée,

Pour te dire : Me voilà !

« Mais je vais faire un beau rêve

Où je rêverai de toi ;

Jusqu’à ce que Dieu l’achève,

Ami nuage, attends-moi !

Comme il jetait les paroles

De ses espérances folles,

Le nuage décevant

Glissait, poussé par le vent.

Pourtant le bambin sautille,

L’oiseau chauffe, l’eau scintille,

Et l’écho lui sonne au cœur :

« Demain ! demain ! quel bonheur ! »

Enfin le soleil se couche

Et son baiser qui le touche

D’un voile ardent clôt ses yeux

Qu’il tenait ouverts aux cieux.

Près de rentrer chez sa mère,

Au voyageur éphémère

L’enfant veut parler encor,

Mais le beau fantôme d’or

N’est plus qu’une vapeur grise

Qu’avec un cri de surprise,

L’enfant qu’il vient d’éblouir

Voit fondre et s’évanouir.

Au cri de la petite âme,

S’est élancée une femme

Qui, le voyant sauf et sain,

Boudeur l’emporte à son sein.

Plaintif, le mignon s’y cache,

Déclarant ce qui le fâche,

Que, sans son bel étranger,

Il ne veut plus voyager !

« Si tu chéris les nuages,

Mon amour, pour tes voyages

Le temps en aura toujours ;

Il en passe tous les jours.

— Ce ne sera plus le même,

Celui-là, mère, je l’aime ! »

Dit l’enfant, puis il pleura…

Et la femme soupira.