Le Palais-Royal

By Théodore Banville

Written 1884-01-01 - 1884-01-01

Toi que le caprice emporte,

Public parisien, tu

Ne t'es pas trompé de porte :

Écoute mon impromptu.

Ce palais où tout flamboie,

Riant comme un prairial

Plein de lumière et de joie,

C'est bien le Palais-Royal.

Oui, viens chez toi, foule aimée !

Après les temps révolus,

La vieille salle enfumée

Est morte : n'en parlons plus.

L'architecte Paul Sédille

A paré de cent trésors

Ce gai boudoir où tout brille,

Les lys, la pourpre et les ors.

Notre plafond, comme un astre,

Rit, par tes yeux savouré ;

Le savant peintre Lavastre

Broda son dôme ajouré,

Et dans l'air, qui s'extasie,

Lança, d'un vol indompté,

Le Rire, la Fantaisie,

La Chanson, la Volupté.

Partout des apothéoses,

Des enfants ensorceleurs,

Des feuillages et des roses,

Des ruissellements de fleurs,

Et, dans leurs jeux téméraires

Et leurs fiers ébats, Dalou

A sculpté partout les frères

De l'Amour, ce gai filou.

O Comédie ! ô Folie !

Qui riez sur les néants,

Sa main, pour charmer Thalie,

Modela vos fronts géants,

Et, souffletant nos augures,

Vers un avenir voilé

Vous volez, saintes figures,

Dans l'idéal étoilé !

Puis dans un cartel mystique

S'inscrit, au front du palais,

Le miraculeux distique

Du grand aïeul Rabelais.

Car c'est lui que veulent suivre

Nos auteurs, sans orgueil vain,

Et c'est lui qui les enivre

Avec son généreux vin.

Nos pères, dans leur souffrance,

Buvaient ce vin écumeux

Qui désaltéra la France,

Et nous le boirons comme eux !

C'est ici qu'en son délire,

S'ouvrit aux grands histrions

La chère maison du Rire :

Donc, ô mes amis ! rions.

Notre passé fut si riche !

Et, sans nul doute, on connaît

Nos maîtres : Sardou, Labiche,

Et Meilhac, et Gondinet ;

Halévy, plein de finesse ;

Siraudin et Delacour,

Thiboust, sourire et jeunesse

De la muse de l'amour !

Puis, sous la clarté des lustres,

La comédie eut chez nous

Ses bouffons les plus illustres :

O souvenir triste et doux !

Autrefois, jeune et frivole,

C'est ici que Déjazet

Égrenait sa chanson folle,

Et, comme un ruisseau, jasait.

Achard, qui charma la ville,

Tousez, qui n'était pas sot,

Leménil, le bon Sainville,

Et Levassor, et Grassot ;

Gil Pérès, hélas ! Thalie

A chéri ces grands railleurs

Pleins de verve et de folie ;

Moi, j'en passe, et des meilleurs,

Mais Émile Bayard groupe

Sur un panneau triomphant

Toute l'immortelle troupe

Qui commence à Mars enfant,

Et qui posséda naguère

Ces rois de notre métier

Armés pour la grande guerre :

Samson, Régnier et Potier !

Puis, de cette époque sainte,

Ingénieux et malin,

Reste le bon Hyacinthe

Avec son nez aquilin ;

Et celui qui te déride,

Le grand, le vrai sage, effroi

De la bêtise candide :

L'inimitable Geoffroy ;

Geoffroy, qui jette et secoue

Sur les types qu'il revêt

Tant de lumière, et qui joue

Comme Molière écrivait !

Et de tant de gloire éparse

Demeure aussi Lhéritier,

Qui des princes de la farce

Est le fidèle héritier !

Puis, cher public qui m'accueilles,

Après les glorieux noms

Envolés comme des feuilles,

Tremblants d'espoir, nous venons.

Exempts de toute humeur noire,

Tu nous verras toujours gais,

Très sûrs de notre mémoire,

Contents, jamais fatigués.

Nous mettrons dans nos programmes

Tout, hors le genre ennuyeux.

C'est à toi seul que nos femmes

Feront ici les doux yeux.

Oui, nous ferons pour te plaire

Un effort quotidien ;

Mais donne-nous pour salaire,

Ami, ce que tu sais bien,

Et, par un doux bruit sonore

Charmant notre essai loyal,

Dis que nous sommes encore

Ton bon vieux Palais-Royal !