Le pardon de la reine anne

By Charles Le Goffic

Written 1914-01-01 - 1914-01-01

« Mona, Mona, demain c’est l’aube douloureuse ;

Demain je m’en irai sur la route poudreuse,

Et la lande et l’enclos plein d’ombre et le palus,

Qui s’ouvre au vol lassé de la brune macreuse,

Et ta bouche et tes yeux, je ne les verrai plus.

« Je ne les verrai plus, Mona, douce lumière !

Ta bouche est comparable à la rose trémière ;

Les abeilles prendraient tes yeux pour deux jasmins.

Mais les temps sont passés de ma vigueur première

Et l’aiguillon trop lourd s’échappe de mes mains.

« Regarde ! Dans un corps débile une âme veule,

Voilà ce qu’elle a fait de moi, la bonne aïeule,

La Terre, qui jadis gonflait mon bras puissant.

Tous ses sucs sont taris. La Terre est morte, et, seule,

La Ville fait aux siens des muscles et du sang.

« A la ville, du moins, tout travail vaut salaire.

Ici le grain qu’on sème est un grain de colère :

Les paysans sont las de peiner sans profits.

En vain ils ont crié vers loi, Dieu tutélaire :

Le vieux sol maternel ne nourrit plus ses fils ! »

Combien de vous, Bretons, ont tenu ce langage

Et combien sont partis, légers de tout bagage.

Vers la Cité d’or et de fer !

Sous ses halls trépidants criait l’humaine angoisse :

Combien ont déserté leur tranquille paroisse

Pour s’engouffrer dans cet enfer !

j’ai vu dans les faubourgs passer vos troupeaux mornes.

Combien qui s’affaissaient, vaincus, au coin des bornes !

Combien que guettait l’hôpital !

Combien qui, pour donner le change à leur misère,

Entre leurs doigts noueux roulaient un vieux rosaire,

Débris du mobilier natal !

D’autres, sur les comptoirs des marchands de vertige,

Tel l’épi que l’averse a couché sur sa tige,

Laissaient retomber leur front las,

Ou, quand tonnait la voix d’un tribun populaire,

Sous leurs noirs bourgerons fouillaient avec colère

Pour y tâter leur coutelas.

Mais tous, les révoltés, les croyants, les malades,

Le grabataire avec le tenteur d’escalades

Et l’alcoolique au rire amer.

Jeunes ou vieux, dans la prière ou dans l’orgie,

Tous sentaient par moment la même nostalgie

Monter en eux comme une mer,

Une mer de silence et d’ombre, mais si douce

Que leur âme y glissait mollement, sans secousse,

Comme une barque au fil de l’eau ;

Mer étrange, sans un remous, sans une lame,

Que ne troublait le battement d’aucune rame,

Qui ne mirait aucun falot…

Ah ! vers le paradis de leurs jeunes années

Tandis que son courant, comme des fleurs fanées,

Les emportait avec lenteur,

Dieu sait les bleus, les doux paysages lunaires

Qui traversaient les yeux de ces visionnaires

Au fil du flot évocateur !

Des toits gris se massaient dans l’ombre ; un clocher svelte

Pointait. C’était le soir, un soir du pays celte,

Plein de langueur et d’abandon,

A cette heure ineffable entre toutes les heures

Où les vierges de Breiz regagnent leurs demeures

Et s’en reviennent du pardon.

Au rythme lent d’une très vieille cantilène,

Elles passaient, embaumant l’air de leur haleine,

Le long des genêts épineux,

Et, de voir onduler leurs coiffes de batiste,

Un biniou lointain, mystérieux et triste,

Tout bas se lamentait en eux.

Ce biniou plaintif et tendre,

Vous allez de nouveau l’entendre,

Mais non plus en rêve, non plus

Comme ces rumeurs étouffées

Que le vent chasse par bouffées

Sur les eaux mortes des palus.

Ô parias de la grand’ville,

Ployés sous un labeur servile

Dans les usines des faubourgs,

Terrassiers, chauffeurs, mercenaires

Qui, dans les halls pleins de tonnerres,

Tanguez comme des bateaux lourds,

C’est dans l’aube d’un gai dimanche

Qu’elle va monter, claire et franche,

La voix du magique instrument,

La voix aux troublants sortilèges ;

Dont les trilles et les arpèges

Pleurent et rient éperdument.

Levez-vous ! C’est aujourd’hui fête.

Ô fronts courbés par la défaite,

Ô cœurs abreuvés de dégoûts,

Puisque, rivés à votre bagne,

Vous n’alliez pas à la Bretagne,

La Bretagne est venue à vous.

Sur ce sol chanté par vos bardes,

Les binious et les bombardes

Peuvent s’en donner à plein cœur :

Tréhorys, laridés, pavanes

Sont ici chez eux comme à Vannes

Sous les hermines de Mercœur.

Car Montfort est terre bretonne.

Ces murs que le lierre festonne

Furent vôtres aux temps passés.

Aux temps où la belle Yolande

Mariait l’ajonc de la lande

Avec le chardon écossais.

Il flotte encor sur cette terre

Un peu de l’âme héréditaire :

Monsieur saint Yve y tint ses plaids

Et l’on prétend qu’Anne la Brette

Plus d’une fois, sous la coudrette,

Y mena ses branles follets.

Sur ce perron tendu de mousse,

Qui la vit glisser, blanche et douce,

Dans son justaucorps de lampas,

Filialement, d’âge en âge,

Vous viendrez en pèlerinage

Baiser la trace de ses pas.

Et quand, par les bleus crépuscules,

Dans la senteur des renoncules

Monteront vos derniers ave,

Une voix de miel, sa voix même,

Vous dira la douceur suprême

Du pays enfin retrouvé ;

Et, les yeux brouillés, le cœur ivre,

Incertains de la route à suivre.

Là-bas, très loin, dans un vieux bourg

Où toute clarté s’est éteinte,

Vous croirez qu’une cloche tinte

Pour annoncer votre retour…