Le pauvre nègre
Written 1801-01-01 - 1815-01-01
Ravi naguère aux côtes de Guinée,
Le pauvre Nègre, accablé de ses maux,
Pleurait un jour sa triste destinée,
Et de soupirs accompagnait ces mots :
« Qu'ai-je donc fait au Dieu de la nature
Pour qu'il m'impose esclavage et douleur ?
Ne suis-je pas aussi sa créature ?
Est-ce forfait que ma noire couleur ?
» Comme le blanc, dont la rigueur m'oppresse,
N'étais-je pas formé pour le bonheur ?
J'aimais Nelzi ; seule, elle eut ma tendresse,
Et son regard faisait battre mon cœur.
Heureux époux, j'allais devenir père.
O cher enfant, gage de notre amour,
Respires-tu pour consoler ta mère ?
As-tu péri sans connaître le jour ?
» Je ne pourrai te bercer dans ta couche,
Enfant aimé, que n'ont point vu mes yeux !
Ni te sourire, en pressant sur ta bouche
De l'oranger les fruits délicieux ;
Ni t'enseigner, dès ta robuste enfance,
L'art d'assoupir un serpent venimeux,
Ou de surprendre un lion sans défense,
Ou de plonger sous les flots écumeux !
» Oh ! jamais plus je ne verrai l'ombrage
Des bananiers que je plantai pour toi ;
Ni l'antre sombre où, par un jour d'orage,
O ma Nelzi ! je te dis : « Sois à moi ! »
Ni ma cabane, à mon cœur toujours chère,
Qu'en ses vieux ans mon père me transmit ;
Ni le ruisseau de la roche où ma mère
Du grand sommeil dans mes bras s'endormit !
« Un soir (c'était à cette même source)
Je reposais sous le vert citronnier :
Les blancs cruels revinrent de leur course ;
A mon réveil, j étais leur prisonnier.
Je résistais : l'un d'eux fit sur ma tète
Tomber les coups de la verge de fer.
Désespéré, j'invoquai la tempête ;
Et je pleurais en regardant la mer. »
Comme il chantait sa chanson d'esclavage,
Le négrier sur ces bords descendit
Un habitant de son lointain rivage.
Zabbi l'appelle, et, l'embrassant, lui dit :
« De ma Nelzi, frère, quelle nouvelle ? »
L'autre se tait, mais il montre les cieux.
« Je t'entends : morte. Et l'enfant ?— Mort comme elle.
— Bien. » Et la joie éclata dans ses yeux.
Deux jours entiers, jetant sa nourriture,
Il haleta sous un ciel embrasé ;
Et, du matin jusqu'à la nuit obscure,
De ses sueurs le sol fut arrosé.
Vers le retour de la troisième aurore,
La verge en main, le maître reparut :
« Lève-toi' ! — Non ; je puis dormir encore ;
Je deviens libre. Et sur l'heure il mourut.