Le pauvre nègre

By Charles Millevoye

Written 1801-01-01 - 1815-01-01

Ravi naguère aux côtes de Guinée,

Le pauvre Nègre, accablé de ses maux,

Pleurait un jour sa triste destinée,

Et de soupirs accompagnait ces mots :

« Qu'ai-je donc fait au Dieu de la nature

Pour qu'il m'impose esclavage et douleur ?

Ne suis-je pas aussi sa créature ?

Est-ce forfait que ma noire couleur ?

» Comme le blanc, dont la rigueur m'oppresse,

N'étais-je pas formé pour le bonheur ?

J'aimais Nelzi ; seule, elle eut ma tendresse,

Et son regard faisait battre mon cœur.

Heureux époux, j'allais devenir père.

O cher enfant, gage de notre amour,

Respires-tu pour consoler ta mère ?

As-tu péri sans connaître le jour ?

» Je ne pourrai te bercer dans ta couche,

Enfant aimé, que n'ont point vu mes yeux !

Ni te sourire, en pressant sur ta bouche

De l'oranger les fruits délicieux ;

Ni t'enseigner, dès ta robuste enfance,

L'art d'assoupir un serpent venimeux,

Ou de surprendre un lion sans défense,

Ou de plonger sous les flots écumeux !

» Oh ! jamais plus je ne verrai l'ombrage

Des bananiers que je plantai pour toi ;

Ni l'antre sombre où, par un jour d'orage,

O ma Nelzi ! je te dis : « Sois à moi ! »

Ni ma cabane, à mon cœur toujours chère,

Qu'en ses vieux ans mon père me transmit ;

Ni le ruisseau de la roche où ma mère

Du grand sommeil dans mes bras s'endormit !

« Un soir (c'était à cette même source)

Je reposais sous le vert citronnier :

Les blancs cruels revinrent de leur course ;

A mon réveil, j étais leur prisonnier.

Je résistais : l'un d'eux fit sur ma tète

Tomber les coups de la verge de fer.

Désespéré, j'invoquai la tempête ;

Et je pleurais en regardant la mer. »

Comme il chantait sa chanson d'esclavage,

Le négrier sur ces bords descendit

Un habitant de son lointain rivage.

Zabbi l'appelle, et, l'embrassant, lui dit :

« De ma Nelzi, frère, quelle nouvelle ? »

L'autre se tait, mais il montre les cieux.

« Je t'entends : morte. Et l'enfant ?— Mort comme elle.

— Bien. » Et la joie éclata dans ses yeux.

Deux jours entiers, jetant sa nourriture,

Il haleta sous un ciel embrasé ;

Et, du matin jusqu'à la nuit obscure,

De ses sueurs le sol fut arrosé.

Vers le retour de la troisième aurore,

La verge en main, le maître reparut :

« Lève-toi' ! — Non ; je puis dormir encore ;

Je deviens libre. Et sur l'heure il mourut.