Le pèlerin

By Jean Polonius

Written 1827-01-01 - 1827-01-01

Gentille batelière

Des rives de l’Adour,

Les cils de ta paupière

Sont humectés d’amour.

La volupté respire

En tes yeux, en tes bras ;

Mais ton charmant sourire

Ne me retiendra pas.

Sur ton humble nacelle

Amené dans ce jour,

Avant l’aube nouvelle

J’aurai fui sans retour.

Ah ! jette un œil moins tendre

Sur un pauvre étranger ;

Il ne saurait te rendre

Qu’un regard passager.

Vois-tu la feuille morte

Glisser le long des eaux ?

Ainsi, l’heure m’emporte

Vers des climats nouveaux.

Le saule en vain murmure

Sur ces bords inconnus ;

Demain leur onde pure

Ne me reverra plus.

De la rive à la rive

Les flots poussent les flots,

Et, toujours fugitive,

L’eau coule sans repos.

Ainsi toujours chemine

Le pèlerin errant

Des bois à la colline,

De l’aurore au couchant.

Les monts, les eaux, les plaines,

Les êtres et les lieux,

Comme des ombres vaines

Passent devant ses yeux.

A tout ce qu’il envie

S’arracher sans jouir,

Hélas ! voilà sa vie :

Un regard, un soupir.

Toujours changeant de scènes

Pour changer de regrets,

Il va formant des chaînes

Qu’il doit rompre a jamais.

S’il est aimé, s’il aime,

Malheur, malheur à lui !

La moitié de lui-même

Reste au lieu qu’il a fui.

Il est plus d’un rivage

Ou sourit un ciel pur,

Ou frémit le feuillage,

Où la vague est d’azur ;

Mais il est de ces charmes

Qu’une fois entrevus,

Dans ce vallon de larmes,

On ne rencontre plus.

Adieu donc ! — En notre âme

N’éveillons pas l’amour,

Puisque pour nous sa flamme

Ne brillerait qu’un jour.

Il vaut mieux pour la vie

Nous oublier tous deux,

Comme la vague oublie

Le sillage écumeux.