Le petit arthur de bretagne

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Par mon baptême, ô ma mère,

Je voudrais être l’enfant

Qui bondit sur la bruyère

Avec l’agneau qu’il défend.

J’ai soif de l’eau qui murmure

Et fuit là-bas dans les fleurs :

L’eau de la tour est moins pure,

Je la trouble avec mes pleurs.

Si le rayon d’une étoile

Glisse au fond de ma prison,

Les barreaux forment un voile

Qui tourmente ma raison.

Quand le fer qui se colore

M’annonce que le jour luit,

Le petit Arthur encore

Est triste comme la nuit.

Pour bercer ma jeune enfance

Vous saviez des airs touchants ;

Et j’ai reçu la défense

De me rappeler vos chants !

Mais que la flûte lointaine

M’apporte un réveil plus doux,

Je tressaille dans ma chaîne ;

Ma mère, je pense à vous.

Ce vieux gardien dont l’œil sombre

Un soir me remplit d’effroi,

Qui, sur mes pas, comme une ombre,

Fit peur au pauvre enfant-roi,

J’ai vu son front, moins austère,

Vers ses enfants se baisser :

Hélas ! que n’est-il mon père !

Il daignerait m’embrasser.

Lorsque la fièvre brûlante

Sur lui fit planer la mort,

Sa bouche, pâle et tremblante,

Dit qu’il avait un remord.

De cette affreuse démence

Cherchant à le secourir,

J’ai chanté votre romance

Pour l’empêcher de souffrir.

Aux sons de la vieille harpe

Il s’endormit sur mon sein,

Enveloppé de l’écharpe

Dont me para votre main.

Une reine l’a brodée :

Mon geôlier la garde encor…

Je ne l’ai plus demandée ;

Et c’était mon seul trésor.

Peut-être ce sacrifice

En secret l’attendrira

Et qu’à vos larmes, propice,

Un moment il me rendra.

Mes biens, mes jours, ma couronne,

Tout ce qu’ils brûlent d’avoir,

Oh ! ma mère, je le donne ;

Mais avant je veux vous voir.

Malgré leur veille farouche,

J’appris seul à retracer

Le premier nom que ma bouche

Essaya de prononcer.

Ne pouvant briser la pierre

Où j’ai nommé leur vainqueur,

Ils ont brûlé ma paupière ;

Mais la mémoire est au cœur.

En vain leurs bandeaux funèbres

Ont puni mes faibles yeux ;

À genoux, dans les ténèbres,

Ma prière monte aux cieux ;

L’épée y dort suspendue ;

Comme vous en ce séjour,

Mon père, on la croit perdue :

Mais si je l’atteins un jour !…