Le petit chien

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

La clef du coffre-fort et des cœurs, c’est la même.

Que si ce n’est celle des cœurs,

C’est du moins celle des faveurs :

Amour doit à ce stratagème

La plus grand’part de ses exploits.

A-t-il épuisé son carquois,

Il met tout son salut en ce charme suprême.

Je tiens qu’il a raison ; car qui hait les présents ?

Tous les humains en sont friands,

Princes, rois, magistrats. Ainsi, quand une belle

En croira l’usage permis,

Quand Vénus ne fera que ce que fait Thémis,

Je ne m’écrierai pas contre elle.

On a bien plus d’une querelle

À lui faire, sans celle-là.

Un juge mantouan belle femme épousa.

Il s’appeloit Anselme ; on la nommoit Argie :

Lui, déjà vieux barbon ; elle, jeune et jolie,

Et de tous charmes assortie.

L’époux, non content de cela,

Fit si bien par sa jalousie,

Qu’il rehaussa de prix celle-là ; qui d’ailleurs

Méritoit de se voir servie

Par les plus beaux et les meilleurs.

Elle le fut aussi : d’en dire la manière,

Et comment s’y prit chaque amant,

Il seroit long : suffit, que cet objet charmant

Les laissa soupirer et ne s’en émut guère.

Amour établissoit chez le juge ses lois,

Quand l’État mantouan, pour chose de grand poids,

Résolut d’envoyer ambassade au saint-père.

Comme Anselme étoit juge, et de plus magistrat,

Vivoit avec assez d’éclat,

Et ne manquoit pas de prudence,

On le députe en diligence.

Ce ne fut pas, sans résister,

Qu’au choix qu’on fit de lui, consentit.le bonhomme.

L’affaire étoit longue, à traiter ;

Il devoit demeurer dans Rome

Six mois, et plus encor ; que savoit-il combien ?

Tant d’honneur pouvoit nuire au conjugal lien.

Longue ambassade et long voyage

Aboutissent à cocuage.

Dans cette crainte, notre époux

Fit cette harangue à la belle :

« On nous sépare, Argie : adieu, soyez fidèle

À celui qui n’aime que vous.

Jurez-le-moi ; car, entre nous,

J’ai sujet d’être un peu jaloux.

Que fait autour de notre porte

Cette soupirante cohorte ?

Vous me direz que jusqu’ici

La cohorte a mal réussi :

Je le crois ; cependant, pour plus grande assurance,

Je vous conseille, en mon absence,

De prendre pour séjour noire maison des champs.

Fuyez la ville et les amants

Et leurs présents ;

L’invention en est damnable ;

Des machines d’Amour, c’est la plus redoutable :

De tout temps, le monde a vu Don

Être le père d’Abandon.

Déclarez-lui la guerre ; et soyez sourde, Argie,

À sa sœur la Cajolerie.

Dès que vous sentirez approcher les blondins,

Fermez vite vos yeux, vos oreilles, vos mains.

Rien ne vous manquera ; je vous fais la maîtresse

De tout ce que le ciel m’a donné de richesse :

Tenez, voilà les clefs de l’argent, des papiers ;

Faites-vous payer des fermiers ;

Je ne vous demande aucun compte :

Suffit que je puisse sans honte

Apprendre vos plaisirs ; je vous les permets tous,

Hors ceux d’amour, qu’à votre époux

Vous garderez entiers pour son retour de Rome, »

C’en étoit trop pour le bonhomme ;

Hélas ! il permettait tous plaisirs, hors un point

Sans lequel seul il n’en est point.

Son épouse lui fit promesse solennelle

D’être sourde, aveugle et cruelle,

Et de ne prendre aucun présent ;

Il la retrouveroit, au retour, toute telle,

Qu’il la laissoit en s’en allant,

Sans nul vestige de galant.

Anselme étant parti, tout aussitôt Argie.

S’en alla demeurer aux champs ;

Et tout aussitôt les amants

De l’aller voir firent partie.

Elle les renvoya ; ces gens l’embarrassoient,

L’attiédissoient, l’affadissoient,

L’endormoient, en contant leur flamme ;

Ils déplaisoient tous à la dame,

Hormis certain jeune blondin

Bien fait, et beau par excellence,

Mais qui no put, par sa souffrance,

Amener à son but cet objet inhumain.

Son nom étoit Atis ; son métier, paladin.

Il ne plaignit, en son dessein,

Ni les soupirs ni la dépense.

Tout moyen par lui fut tenté :

Encor si des soupirs il se fût contenté !

La source en est inépuisable ;

Mais de la dépense, c’est trop.

Le bien de notre amant s’en va le grand galop ;

Voilà mon homme misérable.

Que fait-il ? il s’éclipse, il part, il va chercher

Quelque désert pour se cacher.

En chemin, il rencontre un homme,

Un manant, qui, fouillant avecque son bâton,

Vouloit faire sortir un serpent d’un buisson.

Atis s’enquit de la raison.

« C’est, reprit le manant, afin que je l’assomme.

Quand j’en rencontre sur mes pas,

Je leur fais de pareilles fêtes.

— Ami, reprit Atis, laisse-le ; n’est-il pas

Créature de Dieu, comme les autres bêtes ? »

Il est à remarquer que notre paladin

N’avoit pas cette horreur, commune au genre humain,

Contre la gent reptile et toute son’espèce.

Dans ses armes il en portoit

Et de Cadmus il descendoit,

Celui-là qui devint serpent sur sa vieillesse.

Force fut au manant de quitter son dessein ;

Le serpent se sauva. Notre amant, à la fin,

S’établit dans un bois écarté, solitaire :

Le silence y faisoit sa demeure ordinaire,

Hors quelque oiseau qu’on entendoit,

Et quelque écho qui répondoit.

Là, le bonheur et la misère

Ne se distinguoient point, égaux en dignité.

Chez les loups qu’hébergeoit ce lieu peu fréquenté,

Atis n’y rencontra nulle tranquillité ;

Son amour l’y suivit ; et cette solitude,

Bien loin d’être un remède à son inquiétude,

En devint même l’aliment,

Par le loisir qu’il eut d’y plaindre son tourment.

Il s’ennuya bientôt de ne plus voir sa belle, »

Retournons, se dit-il, puisque c’est notre sort :

Atis, il t’est plus doux encor

De la voir ingrate et cruelle

Que d’être privé de ses traits :

Adieu, ruisseaux, ombrages frais,

Chants amoureux de Philomèle ;

Mon inhumaine seule attire à soi mes sens ;

Éloigné de ses yeux, je ne vois ni n’entends.

L’esclave fugitif se va remettre encore

En ses fers, quoique durs, mais, hélas ! trop chéris. »

Il approchoit des murs qu’une fée a bâtis,

Quand, sur les bords du Mince, à l’heure que l’Aurore

Commence à s’éloigner du séjour de Thétis,

Une nymphe, en habit de reine,

Belle, majestueuse, et d’un regard charmant,

Vint s’offrir tout d’un coup aux yeux du pauvre amant,

Qui rêvoit alors à sa peine.

« Je veux, dit-elle, Atis, que vous soyez heureux :

Je le veux, je le puis, étant Manto la fée,

Votre amie et votre obligée.

Vous connaissez ce nom fameux ;

Mantoue en tient le sien : jadis, en cette terre,

J’ai posé la première pierre

De ces murs, en durée égaux aux bâtiments

Dont Memphis voit le Nil laver les fondements.

La Parque est inconnue à toutes mes pareilles :

Nous opérons mille merveilles :

Malheureuses pourtant de ne pouvoir mourir,

Car nous sommes d’ailleurs capables de souffrir

Toute l’infirmité de la nature humaine.

Nous devenons serpents un jour de la semaine.

Vous souvient-il qu’en ce lieu-ci,Vous souvient-il qu’en ce lieu-ci,

Vous en tirâtes un de peine ?

C’étoit moi, qu’un manant s’en alloit assommer ;

Vous me donnâtes assistance :

Atis, je veux, pour récompense,

Vous procurer la jouissance

De celle qui vous fait aimer.

Allons-nous-en la voir : je vous donne assurance

Qu’avant qu’il soit deux jours de temps,

Vous gagnerez, par vos présents,

Argie et tous ses surveillants.

Dépensez, dissipez, donnez à tout le monde,

À pleines mains répandez l’or,

Vous n’en manquerez point ; c’est pour vous le trésor

Que Lucifer me garde en sa grotte profonde.

Votre belle saura quel est notre pouvoir.

Même, pour m’approcher de cette inexorable,

Et vous la rendre favorable,

En petit chien vous m’allez voir

Faisant mille tours sur l’herbette ;

Et vous, en pèlerin jouant de la musette,

Me pourrez, à ce son, mener chez la beauté

Qui lient votre cœur enchanté. »

Aussitôt fait que dit ; notre amant et la fée

Changent de forme en un instant :

Le voilà pèlerin chantant comme un Orphée,

Et Manto, petit’chien, faisant tours et sautant.

Ils vont au château de la belle.

Valets et gens du lieu s’assemblent autour d’eux :

Le petit chien fait rage ; aussi, fait l’amoureux ;

Chacun danse, et Guillot fait sauter Perronnelle.

Madame entend ce bruit, et sa nourrice y court.

On lui dit qu’elle vienne admirer à son tour

Le roi des épagneuls, charmante créature,

Et vrai miracle de Nature :

Il entend tout, il parle, il danse, il fait cent tours ;

Madame en fera ses amours ;

Car, veuille ou non son maître, il faut qu’il le lui vende,

S’il n’aime mieux le lui donner.

La nourrice en fait la demande.

Le pèlerin, sans tant tourner,

Lui dit tout bas le prix qu’il veut mettre à la chose ;

Et voici ce qu’il lui propose :

« Mon chien n’est point à vendre ; à donner, encor moins ;

Il fournit à tous mes besoins ;

Je n’ai qu’à dire trois paroles,

Sa patte entre mes mains fait tomber à l’instant,

Au lieu de puces, des pistoles,

Des perles, des rubis, avec maint diamant :

C’est un prodige enfin. Madame cependant

En a, comme on dit, la monnoie.

Pourvu que j’aye cette joie

De coucher avec elle une nuit seulement,

Favori sera sien, dès le même moment.

La proposition surprit fort la nourrice.

Quoi ! madame l’ambassadrice !

Un simple pèlerin ! Madame à son chevet

Pourroit voir un bourdon ! Et si l’on le savoit !

Si, cette même nuit, quelque hôpital avoit

Hébergé le chien et son maître ! »

Mais ce maître est bien fait, et beau comme le jour ;

Cela fait passer en amour

Quelque bourdon que ce puisse être.

Atis avoit changé de visage et de traits :

On ne le connut pas ; c’étoient d’autres attraits.

La nourrice ajoutoit : « A gens de celte mine,

Comment peut-on refuser rien ?

Puis, celui-ci possède un chien

Que le royaume de la Chine

Ne paieroit pas de tout son or.

Une nuit de Madame aussi, c’est un trésor, »

J’avois oublié de vous dire

Que le drôle à son chien feignit de parler bas :

Il tombe aussitôt dix ducats

Qu’à la nourrice offre le sire.

Il tombe encore un diamant :

Atis, en riant, le ramasse.

« C’est, dit-il, pour Madame ; obligez-moi, de grâce,

De le lui présenter avec mon compliment.

Vous direz à Son Excellence,

Que je lui suis acquis, « La nourrice, à ces mots,

Court annoncer en diligence

Le petit chien et sa science,

Le pèlerin et son propos.

Il ne s’en fallut rien qu’Argie

Ne battît sa nourrice. Avoir l’effronterie

De lui mettre en esprit une telle infamie !

Avec qui ? Si c’étoit encor le pauvre Atis !

« Hélas ! mes cruautés sont cause de sa perte !

Il ne me proposa jamais de tels partis.

Je n’aurois pas d’un roi cette chose soufferte,

Quelque don que l’on pût m’offrir ;

Et d’un porte-bourdon je la pourrois souffrir,

Moi qui suis une ambassadrice !

— Madame, reprit la nourrice,

Quand vous seriez impératrice,

Je vous dis que ce pèlerin

A de quoi marchander, non pas une mortelle,

Mais la déesse la plus belle.

Atis, votre beau paladin,

Ne vaut pas seulement un doigt du personnage.

— Mais mon mari m’a fait jurer…

— Eh ! quoi ? de lui garder la foi du mariage ?

Bon ! jurer ! Ce serment vous lie-t-il davantage

Que le premier n’a fait ? Qui l’ira déclarer ?

Qui le saura ? J’en vois marcher tête levée,

Qui n’iroient pas ainsi, j’ose vous l’assurer,

Si sur le bout du nez tache pouvoit montrer

Que telle chose est arrivée.

Cela nous fait-il empirer

D’un ongle ou d’un cheveu ? Non, madame, il faut être

Bien habile pour reconnoître

Bouche ayant employé son temps et ses appas,

D’avec bouche qui s’est tenue à ne rien faire.

Donnez-vous, ne vous donnez pas,

Ce sera toujours même affaire.

Pour qui ménagez-vous les trésors de l’amour ?

Pour celui qui, je crois, ne s’en servira guère ;

Vous n’aurez pas grand’peine à fêter son retour, »

La fausse vieille sut tant dire,

Que tout se réduisit seulement à douter

Des merveilles du chien et des charmes du sire.

Pour cela, l’on les fit monter :

La belle étoit au lit encore.

L’univers n’eut jamais d’Aurore

Plus paresseuse à se lever.

Notre feint pèlerin traversa la ruelle,

Comme un homme ayant vu d’autres gens que des saints.

Son compliment parut galant et des plus fins.

Il surprit et charma la belle.

« Vous n’avez pas, ce lui dit-elle,

La mine de vous en aller

À Saint-Jacques de Compostelle ? »

Cependant, pour la régaler,

Le chien à son tour entre en lice.

On eût vu sauter Favori

Pour la dame et pour la nourrice,

Mais point du tout pour le mari.

Ce n’est pas tout : il se secoue :

Aussitôt perles de tomber,

Nourrice de les ramasser,

Soubrettes de les enfiler,

Pèlerin de les attacher

À de certains bras, dont il loue

La blancheur et le reste. Enfin il fait si bien,

Qu’avant que partir de la place,

On traite avec lui de son chien.

On lui donne un baiser pour arrhes de la grâce

Qu’il demandoit, et la nuit vint.

Aussitôt que le drôle tint

Entre ses bras madame Argie,

Il redevint Atis. La dame en fut ravie.

C’étoit, avec bien plus d’honneur,

Traiter monsieur l’ambassadeur.

Cette nuit eut des sœurs, et même en très-bon nombre.

Chacun s’en aperçut ; car d’enfermer sous l’ombre

Une telle aise, le moyen ?

Jeunes gens font-ils jamais rien,

Que le plus aveugle ne voie ?

À quelques mois de là, le saint-père renvoie

Anselme avec force pardons,

Et beaucoup d’autres menus dons.

Les biens et les honneurs pleuvoient sur sa personne.

De son vice-gérant il apprend tous les soins :

Bons certificats des voisins.

Pour les valets, nul ne lui donne

D’éclaircissements sur cela.

Monsieur le juge interrogea

La nourrice avec les soubrettes,

Sages personnes et discrètes ;

Il n’en put tirer ce secret.

Mais, comme parmi les femelles

Volontiers le diable se met,

Il survint de telles querelles,

La dame et la nourrice eurent de tels débats,

Que celle-ci ne manqua pas

À se venger de l’autre, et déclarer l’affaire :

Dût-elle aussi se perdre, il fallut tout conter.

D’exprimer jusqu’où la colère

Ou plutôt la fureur de l’époux put monter,

Je ne tiens pas qu’il soit possible.

Ainsi je m’en tairai : on peut par les effets

Juger combien Anselme était homme sensible.

Il choisit un de ses valets,

Le charge d’un billet, et mande que Madame

Vienne voir son mari malade en la cité.

La belle n’avoit point son village quitté :

L’époux alloit, venoit, et laissoit là sa femme.

« Il le faut en chemin écarter tous ses gens,

Dit Anselme au porteur de ses ordres pressants.

La perfide a couvert mon front d’ignominie :

Pour satisfaction, je veux avoir sa vie.

Poignarde-la, mais prends ton temps ;

Tâche de te sauver, voilà pour ta retraite ;

Prends cet or ! Si tu fais ce qu’Anselme souhaite,

Et punis celle offense-là,

Quelque part que tu sois, rien ne le manquera.

Le valet va trouver Argie,

Qui par son chien est avertie.

Si vous me demandez comme un chien avertit,

Je crois que par la jupe il tire ;

Il se plaint, il jappe, il soupire,

Il en veut à chacun : pour peu qu’on ait d’esprit,

On entend bien ce qu’il veut dire.

Favori fit bien plus ; et tout bas il apprit

Un tel péril à sa maîtresse.

« Partez pourtant, dit-il ; on ne vous fera rien :

Reposez-vous sur moi ; j’en empêcherai bien

Ce valet à l’âme traîtresse. »

Ils étoient en chemin, près d’un bois qui servoit

Souvent aux voleurs de refuge :

Le ministre cruel des vengeances du juge

Envoie un peu devant le train qui les suivoit,

Puis il dit l’ordre qu’il avoit.

La dame disparoît aux yeux du personnage ;

Manto la cache en un nuage.

Le valet étonné retourne vers l’époux,

Lui conte le miracle ; et son maître, en courroux,

Va lui-même à l’endroit. O prodige ! ô merveille !

Il y trouve un palais, de beauté sans pareille :

Une heure auparavant, c’étoit un. champ tout nu.

Anselme, à son tour éperdu,

Admire ce palais bâti, non pour des hommes,

Mais apparemment pour des dieux ;

Appartements dorés, meubles très-précieux,

Jardins et bois délicieux :

On aurait peine à voir, en ce siècle où nous sommes,

Chose si magnifique et si riante aux yeux.

Toutes les portes sont ouvertes ;

Les chambres sans hôte et désertes ;

Pas une âme en ce louvre ; excepté qu’à la fin

Un More très-lippu, très-hideux, très-vilain,

S’offre aux regards du juge, et semble la copie

D’un Ésope d’Éthiopie.

Notre magistrat, l’ayant pris

Pour le balayeur du logis,

Et croyant l’honorer, lui donnant cet office :

« Cher ami, lui dit-il, apprends-nous à quel dieu

Appartient un tel édifice ?

Car de dire un roi, c’est trop peu.

— Il est à moi, reprit le More : »

Notre juge, à ces mots, se prosterne, l’adore,

Lui demande pardon de sa témérité.

’Seigneur, ajouta-t-il, que votre déité

Excuse un peu mon ignorance.

Certes, tout l’univers ne vaut pas la chevance

Que je rencontre ici. » Le More lui répond :

« Veux-tu que je l’en fasse un don ?

De ces lieux enchantés je le rendrai le maître,

À certaine condition.

Je ne ris point ; tu pourras être

De ces lieux absolu seigneur,

Si tu me veux servir deux jours d’enfant d’honneur.

… Entends-tu ce langage ?

Et sais-tu quel est cet usage ?

Il te le faut expliquer mieux.

Tu connois l’échanson du monarque des dieux ?

Ganymède ?

Celui-là même.

Prends que je sois Jupin, le monarque suprême,

Et que lu sois le jouvenceau :

Tu n’es pas tout à fait si jeune ni si beau.

Ah ! seigneur, vous raillez, c’est chose par trop sûre :

Regardez la vieillesse et la magistrature ?

Moi, railler ! Point du tout.

Seigneur…

Ne veux-tu point ?

Seigneur… »

Anselme, ayant examiné ce point,

Consent à la fin au mystère.

Maudit amour des dons’, que ne fais-tu pas faire ?

En page incontinent son habit est changé :

Toque au lieu de chapeau, haut-de-chausses troussé ;

La barbe seulement demeure au personnage.

L’enfant d’honneur Anselme, avec cet équipage,

Suit le More partout. Argie avoit ouï

Le dialogue entier, en certain coin cachée.

Pour le.More lippu, c’étoit Manto la fée,

Par son art métamorphosée,

Et par son art ayant bâti

Ce louvre en un moment ; par son art, fait un page,

Sexagénaire et grave. À la fin, au passage

D’une chambre en une autre, Argie à son mari

Se montre tout à coup : « Est-ce Anselme, dit-elle,

Que je vois ainsi déguisé ?

Anselme ! Il ne se peut ; mon œil s’est abusé.

Le vertueux Anselme à la sage cervelle

Me voudroit-il donner une telle leçon ?

C’est lui pourtant. Oh ! oh ! monsieur notre barbon,

Notre législateur, notre homme d’ambassade,

Vous êtes à cet âge homme de mascarade !

Homme de… La pudeur me défend d’achever.

Quoi ! vous jugez les gens à mort pour mon affaire,

Vous qu’Argie a pensé trouver

En un fort plaisant adultère !

Du moins, n’ai-je pas pris un More pour galant.

Tout me rend excusable, Atis et son mérite,

Et la qualité du présent.

Vous verrez tout incontinent

Si femme qu’un tel don à l’amour sollicite

Peut résister un seul moment.

More, devenez chien ? » Tout aussitôt le More

Redevint petit chien encore.

« Favori, que l’on danse ! À ces mots, Favori

Danse, et tend la patte au mari.

« Qu’on fasse tomber des pistoles ! »

Pistoles tombent à foison,

« Eh bien ! qu’en dites-vous ? Sont-ce choses frivoles ?

C’est de ce chien qu’on m’a fait don.

Il a bâti cette maison.

Puis, faites-moi trouver au monde une Excellence,

Une Altesse, une Majesté,

Qui refuse sa jouissance

À dons de cette qualité,

Surtout quand le donneur est bien fait, et qu’il aime,

Et qu’il mérite d’être aimé !

En échange du chien, l’on me vouloit moi-même :

Ce que vous possédez de trop, je l’ai donné,

Bien entendu, monsieur ; suis-je chose si chère ?

Vraiment, vous me croiriez bien pauvre ménagère,

Si je Iaissois aller tel chien à ce prix-là.

Savez-vous qu’il a fait le louvre que voilà ?

Le louvre, pour lequel… Mais oublions cela,

Et n’ordonnez plus qu’on me tue,

Moi, qu’Atis seulement en ses lacs a fait choir :

Je le donne à Lucrèce, et voudrais bien la voir

Des mêmes armes combattue.

Touchez là, mon mari : la paix ! car, aussi bien,

Je vous défie, ayant ce chien :

Le fer ni le poison pour moi ne sont à craindre ;

Il m’avertit de tout ; il confond les jaloux.

Ne le soyez donc point : plus on veut nous contraindre,

Moins on doit s’assurer de nous,

« Anselme accorda fout. Qu’eût fait le pauvre sire ?

On lui promit de ne pas dire

Qu’il avoit été page. Un tel cas étant tu,

Cocuage, s’il eût voulu,

Auroit eu ses franches coudées.

Argie en rendit grâce ; et, compensations

D’une et d’autre part accordées,

On quitta la campagne à ces conditions.

Que devint le palais ? dira quelque critique.

— Le palais ? que m’importe ? Il devint ce qu’il put.

À moi ces questions ! Suis-je homme qui se pique

D’être si régulier ? Le palais disparut.

— Et le chien ? — Le chien fit ce que l’amant voulut.

— Mais que voulut l’amant ? — Censeur, tu m’importunes !

Il voulut, par ce chien, tenter d’autres fortunes.

D’une seule conquête est-on jamais content ?

Favori se perdoit souvent :

Mais chez sa première maîtresse

Il revenoit toujours. Pour elle, sa tendresse

Devint bonne amitié. Sur ce pied, noire amant

L’alloit voir fort assidûment ;

Et même en l’accommodement ;

Argie à son époux fît un serment sincère

De n’avoir plus aucune affaire.

L’époux jura, de son côté,

Qu’il n’auroit plus aucun ombrage,

Et qu’il vouloit être fouetté,

Si jamais on le voyoit page.