Le petit chien

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

Caniche étrange, beau Marquis,

Tes poils frisent comme la mousse,

Un œil noir aux regards exquis

Luit dans ta petite frimousse.

Tout fier de ta toison de lin,

Toujours vif et jamais morose,

Tu vas, tapageur et câlin,

Offrant ton museau noir et rose

Ta prunelle parle et sourit

Aussi fine que peu traîtresse.

Oh ! comme elle est pleine d'esprit

Quand tu regardes ta maîtresse !

Ta joie et ton plus cher désir

C'est, devant un bon feu qui flambe,

De sentir sa main te saisir

Quand tu lui grimpes sur la jambe.

Tu te carres svelte et brillant,

Et tu fais frétiller ta queue

Quand elle te noue en riant

Ta petite cravate bleue.

Si tu la vois lire, broder,

Ou bien faire la couturière,

Tu restes sage sans bouder,

L'œil mi-clos et sur ton derrière.

Dans les chambres et dans la cour

Tu la suis, compagnon fidèle,

Et trottinant quand elle court,

Tu ne t'écartes jamais d'elle.

Quand elle veut quitter son toit,

Tu la guettes avec alarmes,

Et lorsqu'elle s'en va sans toi,

Tu gémis, les yeux pleins de larmes.

Mais si tu n'as plus de gaieté

Loin de celle dont tu raffoles,

Comme son retour est fêté

Par tes milles gambades folles !

Sur la table, à tous les repas,

Devant ton maître peu sévère,

Tu fais ta ronde, à petit pas,

Frôlant tout, sans casser un verre.

L'amour ne te fait pas maigrir

Près d'une chienne langoureuse ;

N'ayant aucun mal pour t'aigrir,

Tu trouve l'existence heureuse.

Ton air mignon et goguenard

T'obtient tout ce qui t'affriande,

Et tu croques un gros canard

Après avoir mangé ta viande.

Rien que la patte d'un poulet

T'amuse pendant des semaines,

Et content d'un joujou si laid,

Dans tous les coins tu le promènes.

Bruyant, lorsqu'on te le permet,

Calme, lorsqu'on te le commande.

Ta turbulence se soumet

Sans qu'on use de réprimande.

Aussi ton maître te sourit

Avec sa gravité si bonne ;

Sa douce femme te chérit.

Et tu fais l'amour de la bonne.

Pour moi, que tu reçois toujours

Avec des yeux si sympathiques,

Je te souhaite de long jours

Et de beaux rêves extatiques.

Cher petit chien pur et charmant,

De l'amitié vivant emblème,

En moi tu flairas un tourment

Dès que tu vis ma face blême.

Tes aboiements qui sont des voix

M'ont crié : « Courage ! Espérance ! »

Et tes caresses m'ont dit : « Vois !

Je m'associe à ta souffrance ! »

Accepte donc ces pauvres vers

Que t'offre un poète malade,

Et parfois, sur tes coussins verts,

Songe à lui comme à ton Pylade.