Le Petit-Crevé

By Théodore Banville

Written 1875-01-01 - 1875-01-01

Lyre, pinçant ta belle corde,

Je chanterai, car c'est mon plan,

Le Petit-Crevé, dont j'accorde

La découverte à Roqueplan.

De la Tamise jusqu'à l'Èbre,

On voit bâiller son pâle Ennui :

Comme crevé, l'Œil que célèbre

Hervé — n'est rien auprès de lui.

Plus endormi qu'une citerne,

Il végète. Faux col géant.

Favoris courts. Veston. L'œil terne.

Signes particuliers : Néant !

Néant dans son regard qui boite,

Néant dans son gilet nouveau,

Et Néant dans la mince boîte

Où devrait être son cerveau !

Nommez à ce petit, — qui crève

Avec un gant rouge à sa main,

Les grands espoirs qui sont le rêve

Et l'âme du génie humain ;

L'Art, cette auguste idolâtrie

Pour notre paradis natal,

L'Honneur, la Vertu, la Patrie,

La Beauté, ce lys idéal ;

Et, parmi ces choses divines,

La Liberté, dont tous les pas

Font tomber de vieilles ruines,

Il vous répondra : Connais pas !

Mais que Rosaura qui s'arrose,

Chaque matin, comme un rosier,

Passe, en cheveux couleur de rose,

Dans une brouette d'osier,

Croyant à ce qu'elle dérobe,

Vite il court s'incliner devant

Cette sorcière, dont la robe

N'est, hélas ! pleine que de vent.

La grande cocotte funeste

Le fait longtemps poser debout

Au soleil. — Puis après, le reste

Du temps, que fait-il ? — Rien du tout.

De sa fumée errante et bleue

S'entourant pour faire florès,

Il voyage dans la banlieue,

Empaqueté comme un londrès.

On le voit dans cinq ou six gares

Par semaine, sous l'œil des cieux

Fumant en guise de cigares

Des troncs d'arbre prétentieux.

Aux Bouffes, (c'est là qu'il s'abonne,)

Il porte un stick céleste ; mais

Il marivaude avec sa bonne

Et savoure cet affreux mets !

Et le soir, spectateur godiche,

Ce gandin, qu'on joue aux Menus-

Plaisirs, s'en va voir dans La Biche

De grands morceaux de femmes — nus.

Ou bien tu cours où l'on ricane,

Divin Petit-Crevé, car ton

Bonheur est de montrer ta canne

Dans les théâtres de carton !

Mais que dis-je ! carton toi-même.

Plus fuyant qu'un ciel de Corot,

Tu passes, chimérique et blême,

Comme Antinoüs ou Pierrot !

Être effacé, doux comme un ange

Et banal entre les fumeurs,

Tu vis, et rien en toi ne change,

O Petit-Crevé, quand tu meurs !