Le petit fantôme

By Maurice Rollinat

Written 1877-01-01 - 1877-01-01

J'habite l'Océan,

Les joncs des marécages,

Les étranges pacages

Et le gouffre béant.

Je plonge sous les flots,

Je danse sur la vague,

Et ma voix est si vague

Qu'elle échappe aux échos.

Je sonde les remous

Et, sur le bord des mares,

Je fais des tintamarres

Avec les crapauds mous.

Je suis dans les gazons

Les énormes vipères,

Et dans leurs chauds repaires

J'apporte des poisons.

Je sème dans les bois

Les champignons perfides ;

Quand je vois des sylphides,

Je les mets aux abois.

J'attire le corbeau

Vers l'infecte charogne,

J'aime que son bec rogne

Ce putride lambeau.

Je ris quand le follet

Séduit avec son leurre

L'enfant perdu qui pleure

De se voir si seulet.

Je vais dans les manoirs

Où le hibou m'accueille ;

J'erre de feuille en feuille

Au fond des halliers noirs.

Mais, malgré mon humour

Satanique et morose,

Je vais baiser la rose

Tout palpitant d'amour.

Les nocturnes parfums

Me jettent leurs bouffées ;

Je hais les vieilles fées

Et les mauvais défunts.

La forêt me chérit,

Je jase avec la lune ;

Je folâtre dans l'une

Et l'autre me sourit.

La rosée est mon vin.

Avec les violettes

Je bois ses gouttelettes

Dans le fond du ravin.

Quelquefois j'ose aller

Au fond des grottes sourdes ;

Et sur les brumes lourdes

Je flotte sans voler.

A moi le loup rôdant

Et les muets cloportes !

Les choses qu'on dit mortes

M'ont pris pour confident.

Quand les spectres blafards

Rasent les étangs mornes,

J'écoute les viornes

Parler aux nénuphars.

Invisible aux humains,

Je suis les penseurs chauves

Et les poètes fauves

Vaguant par les chemins.

Quand arrive minuit,

Je dévore l'espace,

Dans l'endroit où je passe

On n'entend pas de bruit.

Mais lorsque le soleil

Vient éclairer la terre,

Dans les bras du mystère

Je retourne au sommeil.