Le petit oiseleur

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Vous voilà bien riant, mon amour ! quelle joie !

Comme un petit chasseur, traînez-vous quelque proie ?

Sous ce fragile osier cachez-vous un trésor ?

C’est un oiseau du ciel ; il a des plumes d’or.

Il reposait son vol au bord de la fontaine ;

J’ai retenu longtemps mes pas et mon haleine ;

Quand il a secoué son plumage plein d’eau,

J’ai saisi ses ailes mouillées,

Et le voilà blotti dans les fleurs effeuillées.

Regardez qu’il est bien, ma mère, et qu’il est beau !

Oui, je l’entends gémir.

Non, mère ! c’est qu’il chante.

Vous croyez, mon amour ? Sa chanson est touchante.

Je crois qu’il est content, puisqu’il est dans les fleurs ;

Il les aime. Son nid est sous l’amandier rose,

Cet arbre au fruit de lait que la fontaine arrose ;

C’est là qu’il dérobait ses brillantes couleurs.

Y demeurait-il seul ?

Ses enfants sont au gîte :

C’était pour les revoir qu’il se baignait si vite.

Mais je n’ai point de peur, ils ne sauraient bouger :

Ils n’ont pas une plume et n’ont rien à manger.

Que vont-ils devenir ?

J’agrandirai la cage ;

J’en ferai dans l’hiver un semblant de bocage ;

Et j’aurai mille oiseaux qui chanteront toujours.

Que de musiciens pour amuser mes jours !

Quel bonheur de nourrir tant de joyeux esclaves !

À peine ils sentiront leurs légères entraves.

Ô ma mère ! j’y cours.

Arrêtez… Il fait nuit ;

Quelque chose de triste entoure ce réduit ;

Restez ! de noirs soldats les farouches cohortes

Au coucher du soleil ont assailli nos portes.

Ne vous éloignez pas, ne quittez plus mon sein ;

De vous saisir peut-être ils avaient le dessein.

Des soldats ? et beaucoup, ma mère ? et pour me prendre ?

Vous, charme de ma vie, et pour ne plus vous rendre.

Que feront-ils de moi ?

Qui le sait ? Un captif,

Un orphelin, peut-être ; un prisonnier plaintif.

Sauvez-moi !

Priez Dieu, c’est en lui que j’espère,

Loin de nous les cruels emmènent votre père,

Ce père si content quand il vous embrassait !

Ce gardien de vos jours et qui les nourrissait !

Mon père prisonnier ?

C’est le roi qui l’ordonne.

Qu’est-ce qu’un roi ?

Puissant par l’amour ou l’effroi,

Un maître s’il punit, presque un dieu s’il pardonne.

Ah ! laissez-moi sortir : je veux parler au roi ;

Mon père va mourir !

Eh quoi ! si jeune encore,

Savez-vous que l’on meurt loin de ceux qu’on adore ?

Qu’arraché de son toit votre appui va souffrir ?

Que sans la liberté l’on n’a plus qu’à mourir ?

Savez-vous qu’en prison la vie est bien amère ?

Oui, nous mourrons sans vous, et vous mourrez, ma mère.

Mais ce roi si méchant, qui l’a mis en couroux ?

Le roi n’est ni méchant ni cruel plus que vous,

Mon fils. Las de ses jeux, il vient troubler les nôtres ;

Libre, il a des captifs : n’avez-vous pas les vôtres ?

Dans une chambre étroite il vous renfermera,

Mais vous serez content, car il vous nourrira.

Pourquoi de vos sanglots déchirez-vous mon âme ?

Est-ce à vous, cher coupable, à murmurer le blâme ?

Nous sommes des oiseaux dans ses cages plongés.

Pourquoi de son plaisir serions-nous affligés,

Si, dans ses jeux de roi qu’on a fait légitimes,

De lumière et d’air pur il prive ses victimes ?

Où courez-vous ?

De l’air ! de l’air au prisonnier !

Qu’il respire, ma mère, et qu’il vole, et qu’il vive !

Oiseau ! des malheureux que n’es-tu le dernier !

Je ne veux point d’esclave !

Ô clémence naïve !

Embrassez-moi, mon fils, vous m’arrachez des pleurs :

Soyez libre vous-même, et calmez vos douleurs.

Quoi ! jusque dans mes bras votre frayeur palpite !…

Ah ! le cœur de l’oiseau palpitait-il moins vite,

Quand votre instinct cruel empêcha son essor ?

Enfant, sans vos chagrins quel eût été son sort ?

Vous ravissiez l’époux à l’épouse éperdue ;

Elle eût traîné sa plainte, et Dieu l’eût entendue !

Et les petits tout nus, glacés dans votre main,

Auraient péri de froid, de langueur et de faim.

Ah ! je n’y songeais pas !

Maintenant tout respire,

Tout se calme et s’endort.

Et mon père ?

Il soupire,

Comme l’oiseau du ciel un moment arrêté ;

Mais Dieu, qui voit partout, veille à sa liberté.

Le roi le voudra-t-il ? nous rendra-t-il mon père ?

Oui, mon fils ! oui, mon bien ! maintenant je l’espère ;

Oui, s’il a des enfants comme les miens chéris,

Des jeunes suppliants il accueille les cris.

Un père a dans le cœur je ne sais quoi de tendre ;

Toutes les voix d’enfant savent s’y faire entendre.

Je veux le voir. Venez ! conduisez-moi vers lui.

Oui, mon amour, demain.

Pas demain, aujourd’hui.

Quoi ! votre chère enfance à cette heure exposée ?…

Je veux montrer au roi cette cage brisée ;

Je lui dirai : « Voyez ! je fus méchant aussi ;

Je ne le suis plus, Dieu merci !

Au captif innocent j’ai rendu la volée,

Et sa famille consolée

À cette heure est au nid plus heureuse que nous !

Le même arbre en ses fleurs les couvre et les rassemble :

Chaque famille ainsi doit s’endormir ensemble,

Et nous venons chercher mon père à vos genoux. »

Écoutez !… par l’appui de quelque voix divine,

On dirait que le roi vous plaint et vous devine ;

Car voici votre père, il a tout entendu :

Enfant ! Dieu vous absout, puisqu’il nous est rendu !