Le petit rieur

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

« Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte ;

Je souffre quand j’entends souffrir autour de moi :

Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu’on l’apporte,

Mon feu lui sera doux… Quoi ! petit Paul, c’est toi ? »

C’était le petit Paul. Sous un brouillard d’automne,

Pensif et tout mouillé depuis un long moment,

Sans l’ouvrir, à la porte il grattait doucement.

Pourquoi n’entrait-il pas ? On l’entoure, on s’étonne.

Il entre. Il reste là sans avoir dit : Bonsoir,

Bonsoir, petite mère ! et sans oser s’asseoir.

Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée ;

Les mères ont des yeux qui percent la pensée.

« De l’école avant l’heure on vous a fait sortir ;

Pourquoi ? Ne mentez pas.

— Je ne sais plus mentir,

Mère ! pour presque rien.

— Presque dit quelque chose :

Votre maître est si bon qu’il ne fait rien sans cause.

— On ne peut jamais rire, et c’est bien malheureux !

Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.

— Vous avez donc ri, Paul ?

— Oui, mère, sous mon livre.

— Qui vous rendait si gai ?

— Christophe. Il est affreux,

Christophe ! Il a l’œil trouble et la tête enfoncée.

Ses bras vont jusqu’à terre, et sa jambe est torsée,

Comme cela !

— C’est triste.

— Oui si je l’avais su ;

Mais je n’avais jamais vu d’écolier bossu ;

J’ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde,

Comme Ésope à mon livre.

— Ésope fut enfant,

Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde,

La laideur s’embellit quand ta voix la défend.

L’homme apporte des maux dont rien ne le console !

— Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon ;

Ce n’est qu’un paysan, le dernier dans l’école.

Et comme on riait trop pour suivre la leçon,

J’ai dit : Ésope ! Ésope ! en regardant Christophe ;

Et j’ai fait le portrait du crochu philosophe :

Voyez ! messieurs, voyez le divin animal !

— Et que disait Christophe ?

— Il détournait la vue ;

Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue,

Et je crois qu’il pleurait.

— Tais-toi ! tu me fais mal.

Il pleurait !… Ô railleurs, que vous êtes à craindre !

Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre.

Tout ce qui pleure est beau. Je l’aime en ce moment ;

Oui, j’aime mieux Christophe et sa jambe tournée,

Que ta langue épineuse à blesser destinée ;

Je l’embrasse de l’âme et je le vois charmant.

Viens, que je te corrige. Écoute-moi : tu m’aimes ?

— Oh oui !

— Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes

Regarde-moi longtemps : et que ton avenir

S’épure d’un amer et tendre souvenir ;

Comment me trouves-tu ?

— Belle comme une mère !

Ô ma mère ! vos traits ont la douceur du ciel.

La vierge des enfants, que l’on prie à Noël,

Est comme vous tendre et sévère ;

Oui, vous lui ressemblez. J’y pense en vous voyant,

Et c’est vous que je vois, ma mère, en la priant !

À l’église une fois vous êtes apparue,

Et la foule indigente en joie est accourue ;

Vos habits étaient gais ; vous étiez blanche ; et moi

Je disais : C’est ma mère ! et l’on disait : « Hé ! quoi !

C’est sa mère ! » Ah ! maman ! quel bonheur !

— Je t’écoute,

Et je plains ton doux rêve ; il me touche. Il m’en coûte

D’attrister le miroir attaché sur ton cœur,

Où tu me trouves belle, où je me vois aimée ;Où tu me trouves belle, où je me vois aimée ;

Mais, regarde, et gémis d’être un enfant moqueur :

Je suis laide.

— Ma mère !…

— Enfant ! Je vous afflige ?

Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je ;

Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.

— Je le tuerai, ma mère ! oh ! quand il serait roi.

Dieu ! rire de ma mère !

— Et l’enfant qu’elle adore,

L’enfant que son malheur lui rend plus sien encore,

Penses-tu qu’une mère, au fond de ses douleurs,

Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs ?

Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes,

Lançant ton rire ingrat sur l’objet de ses larmes,

Prends garde ! si ta langue allait faire mourir !

Dieu dit : « Tu souffriras ce que tu fais souffrir. »