Le Piton des neiges

By Auguste Lacaussade

Written 1839-01-01 - 1839-01-01

Océan, Océan, quand tes vagues fumantes

Lèvent en mugissant leurs têtes écumantes,

Un flot majestueux, se dressant dans les airs,

Semble toucher le ciel de sa crête sublime ;

Comme un vaste cratère on voit fumer sa cime ;

Et de sa masse énorme il domine les mers !

Les ondulations que son volume écrase,

Viennent avec fureur se briser sur sa base ;

L'onde monte et bondit vers son front orgueilleux ;

Mais lui — voyez ! — semblable au Dieu de la tempête,

D'écume et de vapeurs il couronne sa tête

Et semble maîtriser l'élément furieux.

Tel, de ces lieux que tu domines,

Superbe mont Salazien,

Tel, de ces montagnes voisines

Jaillit ton front aérien !

Immense, éternel, immobile,

Du centre élevé de mon île,

Ton sommet auguste et tranquille

Impose et commande aux regards ;

Un hiver éternel y siège,

Et ton front que le vent assiège,

Se couvre de glace et de neige

Comme la tête des vieillards.

L'œil qui du sein des mers profondes

Aperçoit ta mâle beauté,

Sur la verte fille des ondes

Aime ta noble vétusté.

Et tu sembles dans ton silence,

Du doux zéphyr qui se balance

Ou de l'aquilon qui s'élance,

Écouter le bruit dans les cieux ;

Ou comme un géant solitaire,

Sur les ondes et sur la terre

Fixant un regard centenaire,

Rêver grave et silencieux !

Lorsque le jour expire et que l'ombre est venue,

Quand la lune se lève au-dessus de la nue,

L'océan à tes pieds brille comme un miroir ;

Des cieux, l'astre des nuits blanchit les vastes dômes

Et tu vois les vaisseaux comme de blancs fantômes,

Glisser à l'horizon sous les vapeurs du soir

Et le pauvre pécheur dont la barque rapide

Bondit légèrement sur la plaine liquide,

Et l'oiseau que la nuit a surpris sur les mers,

Dans un vague lointain apercevant ta cime,

Dirigent leur essor vers ton sommet sublime

Et s'avancent bercés par le souffle des airs.

Et de loin sur la mer immense,

L'œil étonné du voyageur

Te contemple dans le silence,

Aux rayons de l'astre rêveur.

Le nuage errant qui s'arrête,

Paraît s'agiter sur ta crête,

Comme on voit flotter sur leur tête

Les blancs panaches des héros ;

Et ta masse antique et profonde

Qu'une douce lumière inonde,

Semble le bleu spectre de l'onde

Debout sur l'abîme des flots !

Ah ! devant ta face ridée

Combien de siècles ont passé ?

Mais sur ta cime saccadée

Le pas du temps s'est effacé.

Que de jours de calme et d'orage,

Et de soleil et de nuage,

Et de tourmente et de naufrage,

Pour ton œil séculaire ont lui ?

Tempête, ombre, aquilon lumière,

Tout rentra dans la nuit première ;

Mais toi, dans ta stature altière,

Tu fus alors comme aujourd'hui !

Alors, comme aujourd'hui, la matinale aurore,

Et le rayon mourant du jour qui s'évapore,

Sur ta tête azurée ont répandu leurs feux ;

Et quand l'aube ou la nuit vint sourire à la terre,

Dans l'empire éthéré tu brillas solitaire,

Comme un phare aux reflets doux et silencieux.

Alors, comme aujourd'hui, de tes rochers arides

Tu versas dans nos champs les flots purs et limpides ;

Et, défiant toujours l'ouragan destructeur,

Et drapant tes flancs nus du manteau des nuages,

Comme un génie assis sur le trône des âges,

Tu levas dans les cieux ton front dominateur.

Pyramides de la nature,

Pitons, sommets, vaste hauteur,

Dont la gigantesque structure

Parle à l'homme de son auteur ;

Monts altiers, masse indéfinie,

Profondeurs et désharmonie,

Qu'un propice ou fatal génie

Sema dans ces lieux écartés ;

Éclairs sanglants, sombre nuage,

Nid aérien d'où l'orage

S'élance en bondissant de rage

Au sein des airs épouvantés ;

Gouffres, flots, océan, tempête,

Emportez-moi dans vos horreurs !

Car j'aime à sentir sur ma tête

Passer le vent de vos fureurs !

J'aime à contempler vos abîmes,

A mesurer vos hautes cimes,

A suivre vos ondes sublimes,

A me remplir de votre effroi ;

Aux vagues, aux vents, à la flamme,

Je veux toujours mêler mon âme,

Car mon cœur s'exalte et s'enflamme

Et tout alors grandit en moi !…