Le poème de la vie et de la mort
Written 1901-01-01 - 1901-01-01
Je me suis éveillé dans l'aurore naissante
Qui luit au ciel son joyau clair ;
Je me suis éveillé dans la tiédeur de l'air
Qui sans cesse refait la terre adolescente ;
Je me suis éveillé dans l'aurore naissante,
dans les flocons d'avril qui fleurissent la sente
Et dans la beauté de ma chair.
Et je tends mes deux bras lyriques vers les choses,
Car mon âme, de l'aube au soir,
Pour ses torrents de vie appelle un déversoir ;
Car l'exaltation gonfle mes lèvres closes
Et je tends mes deux bras lyriques vers les choses,
Avides de brûler dans des apothéoses
Ainsi qu'un vivant encensoir.
J'ai soif de la beauté, j'ai soif de la lumière
Et de la force et de l'ampleur
Assez pour contenir l'univers dans mon cœur ;
Voulant plus que la joie humaine coutumière
J'ai soif de la beauté, j'ai soif de la lumière,
Et je vais les saisir dans l'étreinte première,
De ma belle jeunesse en fleur.
Mon âme s'ouvre à tous, profonde et fraternelle,
Ma chair s'offre à la volupté.
Ah ! que viennent l'amour, la beauté, la bonté !
Car ! pour participer à la joie éternelle,
Mon âme s'ouvre à tous profonde et fraternelle,
Var je sens palpiter comme un aigle son aile
L'espoir dont mon être est hanté !
Je suis là.
Je suis là.
Quelles sont ces deux ombres ?
Elles s'assoient ainsi que deux visiteurs sombres
Et muets, toutes deux à ma porte. L'une a,
A même la figure, un masque d'incarnat
Et qui rit ; et sa robe est d'étoffe fleurie ;
Une couronne prise à travers champs marie
Le vif de des couleurs au noir de ses cheveux.
Et l'autre a répandu sus ses membres nerveux
Une étoffe de lin imiteuse de lange,
Pendant que rien ne luit sur son visage étrange
Qui n'a ni yeux, ni nez, ni bouche, que ses dents ;
Elle semble cacher dans ses drapés prudents
Quelque arme à tranchant clair dont je ne me rends compte.
Nous sommes là tous deux pour te conter un conte,
Mais, avant que nos voix te parlent tour à tour,
Lève la belle robe où se fond mon contour,
Fleure les belles fleurs dont ma tête se noue,
Écarte le beau masque appliqué sur ma joue
Et, sous ma robe, vois mes blessures saigner,
Tous mes calices frais prêts à t'empoisonner
Et son mon masque gai sangloter ma figure.
Je suis la Vie.
Et moi, soulève ma vêture
Pauvre qui ferait croire un corps sous ses plis faux ;
Tu n'y vois qu'un squelette étriqué ; mais la faulx
Que j'y cachais t'éclate aux yeux, arme qui reste
Terriblement rivée au hasard de mon geste.
Je suis la Mort.
O couple affreux ! Spectres jumeaux !
Quelle histoire d'horreur va sortir de vos mots !
Vois ! Des cortèges vont sans but ; ah les cortèges,
Les mornes, les pareils toujours !
Par villes et par champs, par les nuits, par les jours,
Par les printemps et par les neiges !
Vois ! Ce sont des bras fous tragiquement tordus
Et des bouches d'où le cri monte,
Cri de révolte et cri de deuil, misère et honte,
Désirs et doutes éperdus.
Vois ! la faim râle au fond des taudis, et le vice
Emplit bouges et lupanars,
Et la maladie âpre aux milles cauchemars
Grouille et déborde de l'hospice ;
Vois ! les adieux, l'orgueil à bas, l'amour trahi
Hurlent, poussés vers les suicides,
vers le plaisir tueur de mémoires lucides,
Vers l'alcool recéleur d'oubli ;
Les refuges cherchés gardent leurs portes closes,
L'amour est un leurre et l'art ment,
La musique et les vers sont un nouveau tourment
Où resanglotent les névroses,
Et l'Idéal, idole au geste solennel,
Debout et le chef dans les nues,
Répond aux piétés des foules accourues
Par un « à quoi bon ? » éternel !
Au secours ! Au secours !…
Écoute la sentence
Épouvantable jusqu'au bout :
Tu resteras toujours vivant, toujours debout
Malgré l'enfer de l'existence,
Marqué tout à la fois dans ta chair et ton cœur
Par la grande misère humaine,
Rides du lourd péché, de l'espérance vaine
Et de l'inutile labeur,
Et, flagellé, rempli d'horreur et d'anémie,
Dans le silence et l'abandon,
Sombre, tu couveras une haine sans nom
Pour ton ambiance ennemie !
Et maintenant, adieu ! vers l'avenir maudit
Dont l'effroi déjà te trépane,
Déambule, pantin ! navigue, barque en panne !
Pour moi, je me rassieds. J'ai dit !
O bonne mort ! ô mort douce et pleine de grâce,
C'est vers toi, dans l'horreur folle qui me terrasse
Que, les yeux ruisselants de trop d'affliction,
Je tends mes bras chercheurs de consolation,
Éternelle présence à qui mon pas se rive,
Seul but où diriger mon atroce dérive,
O toi l'unique, ô toi l'immanquable, la sœur,
prends-moi comme un enfant qui pleure sur ton cœur
Et conte-moi tout bas la croyance future ;
Car, puisque rien n'a pu dans toute la nature
Assouvir le désir dont j'étais dévoré,
Puisque je reste en deuil de mon espoir doré
Puisque pour cette soif dont mon âme déssèche
Je n'ai pu nulle part trouver de source fraîche,
A moi l'espoir qui fait renaître les cœurs morts !
A moi la bonne paix hanteuse d'âmes veuves !
A moi le baume en qui les esprits et les corps
Se guérissent du mal profond de trop d'épreuves !
A moi la joie après la mort, remplacement
Du bonheur que cherchait mon âme printanière,
Seule source où pourra boire éternellement
Mon éternelle soif de Vie et de Lumière !
Ah ! puisqu'il FAUT connaître ici-bas la douleur,
Puisque la loi fatale est pour nous tous la même,
Donne-moi la douleur où l'on met tous son cœur,
Donne-moi la douleur au fond de qui l'on aime :
Fais que mon désespoir se fonde en piété,
Fais qu'âme et chair je sois une double victime
D'un holocauste fait à la Divinité
Grand d'être volontaire, énergique, anonyme ;
Que je serve d'enclume à ce divin marteau,
Que mon infimité se grandisse et rehausse
D'obéir tout entière à l'Infini, plutôt
Qu'à cette vanité terrestre, inepte et fausse,
Et parmi le chagrin, la souffrance et l'ennui,
Dans ce cortège humain qui languit et qui pleure,
S'il faut vivre, je vis ! Mais que ce soit pour lui,
Dieu ! Dieu, mon seul espoir, mon but et ma demeure !
Clame ton impuissance ou prie humble et tout bas,
Le muet Infini ne te répondra pas.
Le suprême dédain de cette offre sublime
De sacrifice auguste, austère, entier, INTIME,
Tombe, avec ce silence implacable, sur toi.
Il n'y a ni l'espoir, ni le but, ni le toit
Derrière le secret de la voûte infinie.
Pour moi, je t'apprendrai la peur de l'agonie,
Le remords de la fin, la terreur de l'après,
Toutes ces affres qui, soit de loin, soit de près
Te guettent, puisqu'il faut que tout être succombe ;
Je t'apprendrai l'horreur de l'oubli sur ta tombe,
Seconde mort à qui nul n'échappe ici-bas.
Mais, où ton âme ira, tu ne le sauras pas.
Que le monde sur toi laisse tomber sa porte,
Je ne te dirai pas les lieux où je t'emporte.
Maintenant, tends au ciel ton bras désespéré ;
Cherches-y le prétexte et la raison ; muré,
Lève sur cet espace ouvert ton œil avide,
Et tu n'y verras rien qu'un formidable vide,
Cependant qu'à tes pieds monte le mauvais bruit
Du monde qu'à présent toute ton âme est fuit,
Hideux de sa douleur et de sa gaîté pire
Comme un sanglot noyé dans un éclat de rire !
L'horreur de ton discours est plus profonde encor…
Au secours ! Au secours !… Ah la vie et la mort !…
Ah ! spectres !… Où vous fuir ? Où cacher ma détresse,
O vide en qui ma tête impuissante se dresse ?…
Rien !… Rien… nuit, solitude et silence… O mon cœur,
Quelle épouvante !… Où fuir ?… J'ai peur ! J'ai peur ! J'ai peur !