Le poème de la ville au loin
Written 1902-01-01 - 1902-01-01
Me voici ! Je descends, dans l'aube commencée,
Fréquenter les jardins qu'imbibent les ruisseaux.
Et mêler la chanson claire de ma pensée
A l'hymne matinal qui gonfle les oiseaux.
L'air est lourd des odeurs de l'été pacifique ;
Des ombres, du plus haut des marronniers pompeux,
Tombent sur les gazons où monte l'angélique,
Et des ronds de soleil rôdent dans mes cheveux.
Mon cœur est si pesant de jeunesse et de joie
Que l'amour humain seul ne peut plus l'apaiser ;
Mes bras passionnés ont besoin d'une proie
Immense à qui donner un immense baiser.
C'est pourquoi je franchis les parcs et les allées
Pour les prés, pour les bois, pour les blés au soleil !
Je prendrai le beau temps avec des mains hâlées,
Je mangerai l'été comme un gâteau de miel !
Viens à moi ! Ton manteau traîne sur la nature ;
Les guêpes vont aux fleurs qui sont dans tes cheveux,
Et tu souris debout dans tes plis orgueilleux,
Comme la soudaine figure
De mes grands calmes glorieux.
La lumière mûrit mes mains à sa brûlure ;
Chaque arbre autour de moi ronfle comme un rocher ;
L'herbe longue et qui flotte est tentante au toucher…
Été ! j'ai empoigné ta grande chevelure
Pour la mordre, pour m'y coucher, pour m'y cacher ;
Ma bouche que j'entr'ouvre au vent est toute pleine
Des fleurs et des moisson qui chargent ton haleine ;
Je mets mes yeux ardents dans les étangs profonds
Qui sont ton regard trouble ouvert parmi les joncs ;
J'entends chanter ta voix multiple dans les gorges
Des animaux et des oiseaux dont tu regorges,
Et, dans les arbres dont j'étreins l'énormité,
Je te serre entre mes deux bras, Été, Été !…
L'air chaud qui s'est nourri du parfum des farines
Cherche les gouffres des poitrines :
Respire ! L'heure douce avec tous ses pipeaux
Célèbre l'ombre du repos ;
Respire ! Calme-toi ! Apaise tes narines !
Sois sage comme les troupeaux !
Le soleil monte. Il a raccourci l'ombre ronde
Que berce autour de lui chaque arbre. La saison
A toute débordé de mon âme profonde
Avec le brusque flot des larmes sans raison.
Je me cherche parmi la beauté de la terre,
J'ai des sources en moi qui ne peuvent de taire,
Les chênes tordent mon grand rêve frémissant !
Sur les bois et sur les pacages,
Sur l'eau claire pleine d'images
Où se baignent les paysages,
C'est midi. Les champs sont brûlés,
L'odeur du pain monte des blés,
Les troupeaux se sont assemblés.
Couche-toi ! La chaleur augmente.
Dans l'herbe fraîche et dans la menthe
Endors ce cœur qui te tourmente !
C'est l'heure de la faim et de la soif…
Midi !
Avec tout ce qui vibre et monte dans ta flamme,
Mon exaltation s'élance et s'enhardit ;
J'ai faim ! J'ai soif ! Je veux l'infini plein mon âme :
Mon désir est pareil à l'arbre au geste dur
Qui voudrait avec ses grands bras crever l'azur !…
Midi ! Je suis la fleur captive de sa tige,
A ! m'envoler parmi l'espace et le vertige !
J'ai faim !… J'ai soif !
La Ville !… Hélas !
J'ai soif ! J'ai faim !
La Ville !… Avec l'odeur des épis pleins de pain,
Le vent a jusqu'à moi charrié son murmure…
C'est Midi sur le blé c'est Midi sur l'eau pure,
C'est Midi sur la Ville obscure.
Le bon soleil nourrit l'Été
Et l'averse lui donne à boire.
Pour calmer leur avidité,
Chaque fleur aux bourdons s'offre comme un ciboire,
Et tu peux réparer aussi
La lassitude de tes courses :
Mange donc et bois, car voici
Pour ta soif et ta faim des fruits mûrs et des sources…
Hélas ! Il est chargé de soupirs, à présent,
Ce souffle qui berçait la campagne tranquille ;
Et j'écoute une voix plus sombre dans le vent…
Est-ce qu'elle crierait, la Ville ?
Ce vent a dorloté les blés amoncelés.
Goûte le vent ! Goûte les blés !
Je ne goûterai pas tes blés ! La terre saine
Fait mûrir au soleil la nourriture humaine
Et j'aime cette odeur blonde qui sort des champs
Comme des fours profonds qui brûlent dans la Ville ;
Mais je sais trop la horde amère qui défile
Devant les moissons d'or et les pains alléchants,
Et qui n'a pas le droit de mordre à la pâture
Q'offre à la Faim l'exacte et multiple nature.
Ah ! je comprends ton cri monstrueux, Ville au loin !…
Ah ! qui donc te ferra taire, Ville éperdue ?
Comment ouvrir mes bras, me jeter dans le foin,
M'exalter, maintenant que je t'ai entendue ?
N'écoute pas ! N'écoute pas !
Les voix claires de Juin se répondent tout bas :
La brise aux guêpes, les oiseaux à l'eau courante…
Les arbres chantent ! L'azur chante !
O Voix ! J'ai honte et peur de toi dans le lointain,
Vois qui charges le vent de maux et de révoltes
Et protestes avec les bouches de la Faim
Contre la splendeur des récoltes !
O Voix ! J'écoute en toi le formidable élan
Qui Les pousse à hurler leurs souffrances grièves,
Et je sens, dans l'enfer du labeur violent,
Leurs échines se tordre et se tarir leurs sèves !
O Voix ! L'air plein de toi m'apporte aussi l'odeur
De leur vice, de leurs loques, de leur malheur :
Empoisonnant l'été glorieux qu'elle hue,
La Ville crie ! la Ville pue !…
Prends la foison des fleurs dans tes doigts énervés !
Des bouquets font la roue afin que tu les humes,
L'eau musicale court sur ses cailloux lavés :
Écoute ce qui chante et ses ce qui parfume !
Je ne puis m'arrêter aux bouquets des chemins !
Je ne puis écouter les sources et les fleuves !
Debout dans l'été bleu, la face dans les mains,
Je ne puis que pleurer tout bas comme les veuves :
Car voici contre moi qu'un autre fleuve vient
Lent et rouge, et j'attends que son remous m'atteigne
Les pavés ont sué leur sang quotidien…
Partout ! sur les moissons, dans l'eau, la Ville saigne.
Ah ! ce sang ! Cette odeur ! Ces cris ! Comment jamais
en pourrais-je guérir ce cœur qui les engouffre ?
Et quel autre souci m'assoira désormais
Que celui d'écouter cette Ville qui souffre ?
Je ne puis plus m'aimer ni me plaire. Comment
‒ Écartés les poissons dont l'argent s'effarouche ‒
Me baiser à travers l'eau claire sur la bouche
Quand ces bouches d'horreur poussent leur hurlement ?
O sources ! Je me hais à cause de la Ville !
Elle pleure vers moi comme si je pouvais
Quelque chose pour son malheur et pour sa bile…
Et moi, c'est de ne rien pouvoir que je me hais.
Et tu peux me chanter ton hymne. Été de joie !
Je ne t'écoute plus, je ne suis plus ta proie,
Je n'ai plus aux côtés que deux mains de douleur
Où tu t'es tout entier fané comme une fleur.
Ne crispe plus ces doigts pleins de larmes qui coulent :
L'Été refleurira si l'Été s'est flétri,
Et les Villes sur lui peuvent jeter leur cri,
Car Il renaît toujours et les Villes s'écroulent…
Qui donc tuerait l'Été immortel et divin,
Ses fruits, ses fleurs, son miel, son eau ,son pain, son vin ?
O implacable Été ! Crois alors sur la Ville !
Étouffe-la sous tes feuillages bien portants !
Envahis-la du flot de ton herbe tranquille !
Pousses-y tes ruisseaux empressés, tes étangs,
Tes sources, tes oiseaux ivres, tous tes murmures !
Lapide ses toits noirs, avec tes pêches mûres !
Encense de tous tes parfums son air impur !…
Ah ! je vois déferler des océans d'azur :
Été ! Soufflette les malheurs et les scandales
De l'avalanche au vent de tes fleurs triomphales !
Car me voici pâle et debout dans ta splendeur
Et c'est la Ville en moi qui clame son malheur.
Les dieux sont morts ! Été ! Rédemption dernière,
sur ceux qui sont haineux, douloureux, méchants, laids,
Fais crouler ta grande âme ardente de lumière…
O Santé ! ô Clarté ! sauve-les ! sauve-les !
Je n'ai pas d'âme.
L'âme est en moi !
L'âme… L'âme !…
L'âme est en moi. Je sais les larmes, si je clame ;
Et je sais espérer si je pleure ; je hais
Mais j'aime, ô mon bonheur ! J'aime ! J'aime ! Et jamais
L'inconscient Été, fier de sa gloire inculte,
Ne vaudra ma laideur sublime, mon tumulte
Génial et ma rouge et magnifique horreur,
Au fond de quoi bondit éperdument un cœur !
Mon rêve seul donnait une âme à la nature.
Ville, ô Ville ! C'est toi, les deux grands bras ouverts
Que je voyais se tordre au bout des rameaux verts !
Ah ! sanglote ton mal et saigne ta blessure
Sur les récoltes d'or et les eaux de l'Été !
Mêle au bleu de son ciel la noirceur du blasphème :
J'aime tes cris, ses chants, ta laideur, sa beauté,
Je tends mes bras, je tends mon âme… J'aime ! J'aime !…