Le poème sur la montagne

By Lucie Delarue-Mardrus

Written 1902-01-01 - 1902-01-01

Allons voir se faner l'été que nous aimons,

Mon âme ! et méditer en paix au pied des monts :

L'air automnal y est sans goût, comme l'eau pure,

Et les quatre horizons haussent l'architecture

Inégale de leurs sommets noyés de bleu.

Notre force écrasée erre parmi ce lieu

Où notre pas émeut un éternel silence…

Mais chaque pic, dressé contre l'espace nu,

Menace de sa corne immense l'Inconnu,

Et tout notre orgueilleux désir qui l'accompagne

Épouse la grande âme âpre de la montagne.

Viens à moi ! Mes beaux ciels sont frais comme l'émail,

L'herbe pleine de fleurs de ma première pente

Est tendre sous les pieds du passant qui la hante ;

Un peu plus haut, voici que sonne mon bétail ;

Puis, écumeux et fous comme une écluse ouverte,

Mes torrents vont remplir le paysage inerte,

Et tu pourra surprendre, incliné vers leurs flots,

‒ Qui sur la même roche et pour la rendre ronde

Rebondissent depuis les premiers temps du monde, ‒

Le long et dur roman de a pierre et des eaux.

Monte encore ! Mes flancs par l'Immobilité ;

Mais virginale, tout en haut, la neige innée

T'attend dans la blancheur de sa stérilité !

Comment résisterais-je à cette fiancée

Immarcessiblement pure de ma Pensée ?…

O neige ! c'est vers toi que je vais en chantant !

L'orgueil de la montée aide mon pas content,

Et je me sens grandir de toute l'étendue

Dévorée au hasard de ma course éperdue…

Ce faîte à qui je tends mes bras de passion,

Qu'il m'emporte en sa lourde et blanche assomption

Comme un signe géant sur ses ailes tranquilles !

Le monde est loin ! Le roc sonne sous mon épieu,

Et, déjà, regardant avec des yeux de dieu,

Je vois les champs, je vois les prés… Je vois les Villes !

Villes ! Villes ! Noirceur de l'horizon serein,

Du haut de mon sublime et sourcilleux refuge,

Je ne darderai pas sur vous des yeux de Juge,

Car je vous aime avec le cœur du pèlerin

Qui va vers la blancheur la paix et l'altitude !

Et que ne puis-je aussi, baigné de solitude,

Faire tomber, du bout d'un geste de bonté,

Un peu de mon bonheur sur votre humanité ?…

Vont-elles, ces cités, attarder ta tendresse,

Lorsque, d'un souffle froid, séchant déjà le sel

De tes yeux qui s'apitoyaient, ma cime dresse

Vers les infinis bleus son lis surnaturel ?

Je ne tournerai plus mes yeux vers la vallée,

Mais que seul le sommet m'attache à son éclat !

Je vais !… Mes doigts blessés saignent… La neige est là !

Je vois le but ! J'atteins la tour immaculée…

O Pureté !… Splendeur !… Silence !… M'y voici !

Repose-toi. Tes mains n'ont plus d'autre souci

Que de se joindre sur ton cœur gonflé de joie ;

Parmi l'éternité des hivers inouïs,

La neige est ton esclave et l'espace est ta proie ;

Un nuage à tes pieds, plus vaste qu'un pays,

T'a caché la douleur des villes de la terre ;

L'océan de ma pureté te désaltère

Et t'arrache à jamais à ton humanité !

Je suis seul comme un aigle avec l'immensité ;

J'ai dominé l'orgueil du Mont, telle une bête

Fabuleuse sur qui sont mes deux pieds de roi :

Mais le vertigineux azur touche ma tête…

Ai-je soif de ce ciel qui déferle sur moi ?

Non ! Mon rêve toujours inapaisé dévie

Vers le vide de croire une âme à ce ciel bleu.

Tu m'as hissé trop haut au-dessus de la vie,

Neige vers qui, chantant, j'ai monté peu à peu,

Et j'écoute en mon cœur ton blanc néant se taire…

Ah, retourner vers vous, cris ivres de la terre !