Le poète bat aux champs

By Victor Hugo

Written 1865-01-01 - 1865-01-01

Aux champs, compagnons et compagnes !

Fils, j'élève à la dignité

De géorgiques les campagnes

Quelconques où flambe l'été !

Flamber, c'est là toute l'histoire

Du cœur, des sens, de la saison,

Et de la pauvre mouche noire

Que nous appelons la raison.

Je te fais molosse, ô mon dogue !

L'acanthe manque ? j'ai le thym.

Je nomme Vaugirard églogue ;

J'installe Amyntas à Pantin.

La nature est indifférente

Aux nuances que nous créons

Entre Gros-Guillaume et Dorante ;

Tout pampre a ses Anacréons.

L'idylle volontiers patoise.

Et je ne vois point que l'oiseau

Préfère Haliarte à Pontoise

Et Coronée à Palaiseau.

Les plus beaux noms de la Sicile

Et de la Grèce ne font pas

Que l'âne au fouet soit plus docile,

Que l'amour fuie à moins grands pas.

Les fleurs sont à Sèvre aussi fraîches

Que sur l'Hybla, cher au sylvain ;

Montreuil mérite avec ses pêches

La garde du dragon divin.

Marton nue est Phyllis sans voiles ;

Fils, le soir n'est pas plus vermeil,

Sous son chapeau d'ombre et d'étoiles,

À Banduse qu'à Montfermeil.

Bercy pourrait griser sept Sages ;

Les Auteuils sont fils des Tempés ;

Si l'Ida sombre a ses nuages,

La guinguette a des canapés.

Rien n'est haut ni bas ; les fontaines

Lavent la pourpre et le sayon ;

L'aube d'Ivry, l'aube d'Athènes,

Sont faites du même rayon.

J'ai déjà dit parfois ces choses,

Et toujours je les redirai ;

Car du fond de toutes les proses

Peut s'élancer le vers sacré.

Si Babet a la gorge ronde,

Babet égale Pholoé.

Comme Chypre la Beauce est blonde.

Larifla descend d'Évohé.

Toinon, se baignant sur la grève,

A plus de cheveux sur le dos

Que la Callyrhoé qui rêve

Dans le grand temple d'Abydos.

Çà, que le bourgeois fraternise

Avec les satyres cornus !

Amis, le corset de Denise

Vaut la ceinture de Vénus.

Donc, fuyons Paris ! plus de gêne !

Bergers, plantons là Tortoni !

Allons boire à la coupe pleine

Du printemps, ivre d'infini.

Allons fêter les fleurs exquises,

Partons ! Quittons, joyeux et fous,

Pour les dryades, les marquises,

Et pour les faunes, les voyous !

Plus de bouquins, point de gazettes !

Je hais cette submersion.

Nous irons cueillir des noisettes

Dans l'été, fraîche vision.

La banlieue, amis, peut suffire.

La fleur, que Paris souille, y naît.

Flore y vivait avec Zéphyre

Avant de vivre avec Brunet.

Aux champs, les vers deviennent strophes.

À Paris l'étang, c'est l'égout.

Je sais qu'il est des philosophes

Criant très haut : — " Lutèce est tout !

« Les champs ne valent pas la ville ! »

Fils, toujours le bon sens hurla

Quand Voltaire à Damilaville

Dit ces calembredaines-là.

Aux champs, la nuit est vénérable,

Le jour rit d'un rire enfantin ;

Le soir berce l'orme et l'érable,

Le soir est beau ; mais le matin,

Le matin, c'est la grande fête ;

C'est l'auréole où la nuit fond,

Où le diplomate a l'air bête,

Où le bouvier a l'air profond.

La fleur d'or du pré d'azur sombre,

L'astre, brille au ciel clair encor ;

En bas, le bleuet luit dans l'ombre,

Étoile bleue en un champ d'or.

L'oiseau court, les taureaux mugissent ;

Les feuillages sont enchantés ;

Les cercles du vent s'élargissent

Dans l'ascension des clartés.

L'air frémit ; l'onde est plus sonore ;

Toute âme entrouvre son secret ;

L'univers croit, quand vient l'aurore,

Que sa conscience apparaît.

Quittons Paris et ses casernes.

Plongeons-nous, car les ans sont courts,

Jusqu'aux genoux dans les luzernes

Et jusqu'au cœur dans les amours.

Joignons les baisers aux spondées ;

Souvenons-nous que le hautbois

Donnait à Platon des idées

Voluptueuses, dans les bois.

Vanve a d'indulgentes prairies ;

Ville-d'Avray ferme les yeux

Sur les douces gamineries

Des cupidons mystérieux.

Là, les Jeux, les Ris et les Farces

Poursuivent, sous les bois flottants,

Les chimères de joie éparses

Dans la lumière du printemps.

L'onde à Triel est bucolique ;

Asnière a des flux et reflux

Où vogue l'adorable clique

De tous ces petits dieux joufflus.

Le sel attique et l'eau de Seine

Se mêlent admirablement.

Il n'est qu'une chose malsaine,

Jeanne, c'est d'être sans amant.

Que notre ivresse se signale !

Allons où Pan nous conduira.

Ressuscitons la bacchanale,

Cette aïeule de l'opéra.

Laissons, et même envoyons paître

Les bœufs, les chèvres, les brebis,

La raison, le garde champêtre !

Fils, avril chante, crions bis !

Qu'à Gif, grâce à nous, le notaire

Et le marguillier soient émus,

Fils, et qu'on entende à Nanterre

Les vagues flûtes de l'Hémus !

Acclimatons Faune à Vincenne,

Sans pourtant prendre pour conseil

L'immense Aristophane obscène,

Effronté comme le soleil.

Rions du maire, ou de l'édile ;

Et mordons, en gens convaincus,

Dans cette pomme de l'idylle

Où l'on voit les dents de Moschus.