Le poëte

By Albert Angot

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

Pourquoi, dis, ma Muse chérie,

Entendons-nous tes détracteurs,

Troupe sans nom, dans leur furie,

Contre toi vomir leurs clameurs ?

Quel est ton crime, ô toi, la fée,

De gloire et de grâce parée,

Toi, la Sirène diaprée,

toi, la reine, toi, la beauté ?

Ton front est-il dans un nuage ?

Se pourrait-il qu’un triste orage

Eût assombri ton beau visage

Jadis rayonnant de clarté ?

Eh ! quoi ! Des lys blancs et des roses

Ton front serait-il dépouillé ?

Au contact des humaines choses

Ton chaste sein s’est-il souillé ?

Ainsi qu’une épouse adultère

Profane un soir avec mystère

Le domestique sanctuaire,

Brûlant d’un impudique feu,

Aurais-tu donc, belle prêtresse,

Dans le délire de l’ivresse

Sali la fleur de ta jeunesse

Au peuple, dans un mauvais lieu ?

As-tu flatté la multitude,

Ou les rois, ces autres tyrans ?

La Loi dont tu fis ton étude

Est-elle oubliée en tes chants ?

As-tu donc sur ton luth profane

Promené ton doigt diaphane

Pour célébrer la courtisane,

Ce tombeau vivant de l’honneur ?

As-tu dans des accords infâmes

Blasphêmé l’azur et se flammes

Et fait monter au front des femmes

Comme un flot brûlant de rougeur ?

Mais non.— Ta voix enchanteresse

Qui résonne en si purs accords

A chanté l’amour, son ivresse,

Et ses mystérieux transports ;

Mais jamais une plume impie

N’a fait vibrer ton harmonie,

La langue pure du génie,

Pour chanter de honteux exploits.

Jamais dans sa fureur obscène

Ta lyre que la muse entraîne

Au frais vallon de l’Hippocrène

Ne vanta le mépris des lois.

Silence à tous ces vains blasphêmes !

La lyre est mère des vertus ;

Et toi, Calomnie, aux yeux blêmes,

Baisse tes regards confondus.

Jusques à quand, monstre farouche,

Flétrissant tout ce qui te touche

Noirciront-ils les innocents ?

Ah ! que ne puis-je, en ma colère,

Des héros, vengeur tutélaire,

Broyer ta tête de vipère

Hideuse, — et lui briser les dents ?

Hélas ! voici quel es le crime

Caché dans le fond de mon cœur :

Souvent je chantai la victime

Et fis pâlir son oppresseur ;

Et souvent ma voix irritée,

Ma plume dans le fiel trempée

Plus implacable qu’une épée

A flétri de honteux forfaits.

Je pleure avec l’homme qui pleure ;

Mais sur la royale demeure

Je sculptai : « —Tyran, je te hais.— »

Je voudrais de a tyrannie

Écraser l’œuf sous mon talon,

Et voilà pourquoi, Calomnie,

Sur moi tu baves ton poison.

Mais tant que des hommes infâmes

Dont je découvrirai les âmes

Ourdiront de perfides trames

Pour masquer leur ambition,

(Et que m’importe si j’échoue)

Au peuple qu’il exalte et loue

Je dirai : — « Cet homme te joue

Et ne sert que sa passion.— »

Quand le Passé s’écroule et sombre

Au choc des révolutions,

Je suis le final qui dans l’ombre

Luit brillant sur les nations.

Sentinelle d’un peuple brave,

Ma voix rugit : « — Honte à l’esclave ! —»

Ma colère est comme une lave

Ou bien l’Océan irrité ;

Mais que le tigre populaire

Montre sa fureur sanguinaire

Je l’accule dans sa tanière

Au cri : « — Vive la Liberté ! — »

Je brûle la langue qui flatte,

Et celui qui reçoit l’encens ;

J’attache un infâme stigmate

A l’épaule des courtisans.

J’ôte leur fard et leurs peintures ;

J’arrache leurs vaines dorures,

Et mets à nu les pourritures

Qui gangrènent ces contrefaits.

Je découvre leurs artifices,

Je palpe un à un tous leurs vices,

Et j’exulte de leurs supplices :

Voilà mes uniques forfaits.

Sur mon luth la rime pressée

Reflète en son diamant pur

Les nobles feux de la Pensée

Comme un miroir le ciel d’azur.

Ses rayons divins illuminent

De leurs splendeurs qui les fascinent

Au loin les peuples qui cheminent

A pas tardifs vers la Raison.

Ouvrant mon aile lumineuse

Je brave la haine hideuse

Porté sur la nue orageuse,

Trône étincelant d’Apollon.