Le premier moutardier du pape

By Raoul Ponchon

Written 1920-01-01 - 1920-01-01

Un Dijonnais jadis fut pape,

Dont le nom, pour l’instant m’échappe.

Alors, dans le monde chrétien,

Pour devenir chef de l’Église,

Pas besoin — sans que j’en médise —

D’être prélat Italien.

À peine ce pape… barbare

Eut-il ceint la triple tiare,

Qu’une manière de croquant,

En sa magnifique innocence,

Vint demander une audience

À la porte du Vatican :

— « Dites au Pape, votre maître,

Que j’ai fait plus d’un kilomètre

Pour le voir… que je le connais…

Insistait-il — ne vous déplaise !

Je suis né sur terre française,

Mieux que ça, je suis Dijonnais ».

« — Un compatriote ! Qu’il entre !

Dit le Pape, averti. Que diantre !

La consigne n’est pas pour lui ».

Or, dès qu’il le vit : « Hé ! mon brave,

Quelle aventure heureuse ou grave

Me vaut de te voir aujourd’hui ? —

— Eh bien, voici — dit le pauvre homme

J’ai donc quitté Dijon pour Rome,

Afin d’y trouver un emploi ;

Comptant, tout le long de l’étape,

Qu’un de chez nous, devenu pape,

Ferait quelque chose pour moi.

— Mais encore ?… fit le Saint-Père.

Conte-moi ce que tu sais faire.

Quel fut, à Dijon, ton métier ? —

— J’étais fabricant de moutarde…

— De la moutarde ! Je te garde.

Tu seras mon grand moutardier !

D’autant plus qu’en cette Italie

Leur moutarde n’est pas jolie.

Elle est un peu faiblarde, hélas !

Je ne sais trop ce qu’ils y mêlent,

De quelles fleurs ils l’hydromellent…

Trop de fleurs ! aurait dit Calchas. »

À dater de là, dit l’Histoire,

Notre homme, en son laboratoire,

Fut installé commodément.

Et le Pape, tout à son aise,

Dans de la moutarde française,

Put relever ses aliments.

Un temps après, chez le Saint-Père

Survint un second pauvre hère,

Également un Dijonnais.

— « Tu fais aussi de la moutarde ?

Lui dit il — que le ciel te garde !

Mais voilà ce que je craignais…

« Tu sauras que, dans mes offices,

On s’occupe de mes épices.

J’ai déjà mon moutardier. Vois

Si la chose te va quand même,

D’être mon moutardier deuxième,

Si l’autre y consent toutefois. »

Or, l’autre, gonflé d’importance,

Fut trop heureux, comme l’on pense,

D’avoir un second — du métier.

Car du fait de ce partenaire,

Notre orgueilleux fonctionnaire

Devenait premier moutardier !