Le pressentiment

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

C’est en vain que l’on nomme erreur

Cette secrète intelligence,

Qui, portant la lumière au fond de notre cœur,

Sur des maux ignorés nous fait gémir d’avance.

C’est l’adieu d’un bonheur prêt à s’évanouir ;

C’est un subit effroi dans une âme paisible ;

Enfin, c’est pour l’être sensible

Le fantôme de l’avenir.

Pressentiment, dont j’éprouvai l’empire,

Oh ! qui peut résister à tes vagues douleurs ?

Encore enfant, tu m’as coûté des pleurs,

Et de mon front joyeux tu chassas le sourire.

Oui, je t’ai vu, couvert d’un voile noir,

Aux plus beaux jours de mon jeune âge ;

Tu formas le premier nuage

Qui des beaux jours lointains enveloppa l’espoir.

Tout m’agitait encor d’une innocente ivresse ;

Tout brillait à mes yeux des plus vives couleurs ;

Et je voyais la riante jeunesse

Accourir en dansant pour me jeter des fleurs.

Au sein de mes chères compagnes,

Courant dans les vertes campagnes,

Frappant l’air de nos doux accents,

Qui pouvait attrister mes sens ?

Comme les fauvettes légères

Se rassemblent dans les bruyères,

La saison des fleurs et des jeux

Rassemblait notre essaim joyeux.

Un jour, dans ces jeux pleins de charmes,

Je cessai tout à coup de trouver le bonheur :

J’ignorais qu’il fût une erreur,

Et pourtant je versai des larmes !

En revenant je ralentis mes pas,

Je remarquai du jour le feu prêt à s’éteindre,

Sa chute à l’horizon, qu’il regrettait d’atteindre ;

Mes compagnes dansaient… moi, je ne dansai pas.

Un mois après, j’errai dans ce lieu solitaire ;

Hélas ! ce n’était plus pour y chercher des fleurs :

La mort m’avait appris le secret de mes pleurs,

Et j’étais seule au tombeau de ma mère !