Le prince d'avalon

By Pierre Quillard

Written 1897-01-01 - 1897-01-01

Et le prince vivait dans l'île d'Avalon.

Des parterres de fleurs caressaient ses prunelles ;

Les calices des lys s'ouvraient en ce vallon

Éperdument, vers les étoiles fraternelles ;

Les paons constellés d'yeux luisaient sous les halliers

Or mobile, tremblant saphir, vivante flamme

Et les fruits mûrs pendus aux vastes espaliers

Versaient un opulent arôme de cinname,

Tandis que, dans le parc peuplé par des sylvains

Et des faunes bordant les larges avenues,

Le clair de lune épars sur les marbres divins

Faisait étinceler la chair des nymphes nues.

Et le prince sur la terrasse du palais

Inclinait vers le sol ses doigts chargés de bagues

Et regardait, là-bas, sous les cieux violets,

Fuir des vaisseaux fleuris par la houle des vagues.

«Passez, je vous envie, ô frères ignorés,

Que les vents furieux emportent sur le gouffre ;

Je ne la connais plus et vous la reverrez

La terre désirable où l'homme pleure et souffre.

Je suis venu vers les rivages interdits

Pour obéir aux voix des blanches fiancées

Et mon âme succombe au poids des paradis

Ainsi que les joyaux chargent mes mains lassées.

Pour éveiller en moi d'immortelles douleurs

Dont la mémoire accrût mes extases futures,

J'ai déchaîné des sangliers parmi les fleurs ;

Mais les fleurs renaissaient plus belles et plus pures.

J'ai voulu renverser le palais merveilleux

Et je l'ai revêtu de rouges incendies,

Mais des colonnes d'or surgissaient à mes yeux

Et portaient jusqu'au ciel les voûtes agrandies.

Et lorsque j'ai tué la vierge que j'aimais,

Espérant rompre enfin les ineffables charmes,

L'enfant ressuscitée a vaincu pour jamais

Par des baisers plus doux ma tristesse et mes larmes.

Pour moi, le flot des jours s'écoule vainement ;

Vainement le soir tombe et l'aurore rougeoie :

Enveloppé de rêve et d'éblouissement

Je suis le prisonnier de l'immuable joie.»

Ainsi par cette nuit d'étoiles, il parlait :

Les fourrés frissonnants brillaient de lucioles

Et le souffle embaumé de la brise mêlait

Les chansons de la mer à la voix des violes.