Le psautier
Written 1668-01-01 - 1694-01-01
Nonnes, souffrez pour la dernière fois
Qu’en ce recueil, malgré moi, je vous place.
De vos bons tours les contes ne sont froids ;
Leur aventure a ne sais quelle grâce
Qui n’est ailleurs ; ils emportent les voix.
Encore un donc, et puis c’en seront trois.
Trois ! je faux d’un ; c’en seront au moins quatre.
Comptez-les bien : Mazet le compagnon ;
L’abbesse ayant besoin d’un bon garçon
Pour la guérir d’un ma ! opiniâtre ;
Ce conte-ci, qui n’est le moins fripon ;
Quant à sœur Jeanne ayant fait un poupon,
Je ne tiens pas qu’il la faille rabattre.
Les voilà tous : quatre, c’est compte rond.
Vous me direz : « C’est une étrange affaire
Que nous ayons tant de part en ceci ! »
Que voulez-vous ? Je n’y saurais que faire ;
Ce n’est pas moi qui le souhaite ainsi.
Si vous teniez toujours votre bréviaire,
Vous n’auriez rien à démêler ici ;
Mais ce n’est pas votre plus grand souci.
Passons donc vite à la présente histoire.
Dans un couvent de nonnes fréquentoit
Un jouvenceau, friand, comme on peut croire,
De ces oiseaux. Telle pourtant prenoit
Goût à le voir, et des yeux le couvoit,
Lui sourioit, faisoit la complaisante,
Et se disoit sa très-humble servante,
Qui, pour cela, d’un seul point n’avançoit.
Le conte dit que Iéans il n’était
Vieille ni jeune, à qui le personnage
Ne fit songer quelque chose à part soi ;
Soupirs trottaient : bien voyoit le pourquoi,
Sans qu’il s’en mît en peine davantage.
Soeur Isabeau, seule, pour son usage,
Eut le galant : elle le méritait,
Douce d’humeur, gentille de corsage,
Et n’en étant qu’à son apprentissage,
Belle de plus. Ainsi l’on l’envioit
Pour deux raisons : son amant, et ses charmes.
Dans ses amours chacune l’épioit :
Nul bien sans mal, nul plaisir sans alarmes.
Tant et si bien l’épièrent les sœurs,
Qu’une nuit sombre et propre à ces douceurs
Dont on confie aux ombres le mystère,
En sa cellule on ouït certains mots,
Certaine voix, enfin certains propos,
Qui n’étoient pas sans doute en son bréviaire.
« C’est le galant, ce dit-on ; il est pris. »
Et de courir ; l’alarme est aux esprits ;
L’essaim frémit ; sentinelle se pose.
On va conter en triomphe la chose
À mère abbesse ; et heurtant à grands coups,
On lui cria : « Madame ; levez-vous !
Soeur Isabelle a dans sa chambre un homme. »
Vous noterez que Madame n’étoit
En oraison, ni ne prenoit son somme ;
Trop bien alors dans son lit elle avoit
Messire Jean, curé du voisinage.
Pour ne donner aux sœurs aucun ombrage,
Elle se lève en hâte, étourdiment,
Cherche son voile ; et malheureusement
Dessous sa main tombe du personnage
Le haut-de-chausse, assez bien ressemblant,
Pendant la nuit, quand on n’est éclairée,
À certain voile aux nonnes familier,
Nommé pour lors entre elles leur psautier.
La voilà donc de grègues affublée.
Ayant sur soi ce nouveau couvre-chef,
Et s’étant fait raconter de rechef
Tout le catus, elle dit irritée :
« Voyez un peu la petite effrontée,
Fille du diable, et qui nous gâtera
Notre couvent ! Si Dieu plaît, ne fera,
S’il plaît à Dieu, bon ordre s’y mettra :
Vous la verrez tantôt bien chapitrée, »
Chapitre donc, puisque chapitre y a ;
Fut assemblé. Mère abbesse, entourée
De son sénat, fit venir Isabeau,
Qui s’arrosoit de pleurs tout le visage,
Se souvenant qu’un maudit jouvenceau
Venoit d’en faire un différent usage.
« Quoi ! dit l’abbesse, un homme dans ce lieu !
Un tel scandale en la maison de Dieu !
N’êtes-vous point morte de honte encore ?
Qui vous a fait recevoir parmi nous
Cette voirie ? Isabeau, savez-vous
(Car désormais qu’ici l’on vous honore
Du nom de sœur, ne le prétendez pas),
Savez-vous, dis-je, à quoi, dans un tel cas,
Notre institut condamne une méchante ?
Vous l’apprendrez, devant qu’il soit demain.
Parlez, parlez ! » Lors la pauvre nonnain,
Qui jusque-là, confuse et repentante,
N’osoit branler, et la vue abaissoit,
Lève les yeux, par bonheur aperçoit
Le haut-de-chausse, à quoi toute la bande,
Par un effet d’émotion trop grande,
N’avoit pris garde, ainsi qu’on voit souvent.
Ce fut hasard qu’Isabelle à l’instant
S’en aperçut. Aussitôt la pauvrette
Reprend courage, et dit tout doucement :
« Votre psautier a ne sais quoi qui pend ;
Raccommodez-le ? » Or c’étoit l’aiguillette :
Assez souvent pour bouton l’on s’en sert.
D’ailleurs, ce voile avoit beaucoup de l’air
D’un haut-de-chausse ; et la jeune nonnette,
Ayant l’idée encor fraîche des deux,
Ne s’y méprit : non pas que le messire
Eût chausse faite ainsi qu’un amoureux.
Mais à pou près ; cela devoit suffire.
L’abbesse dit : « Elle ose encore rire !
Quelle insolence ! Un péché si honteux
Ne la rend pas plus humble et ; plus soumise !
Veut-elle point que l’on la canonise ?
Laissez mon voile, esprit de Lucifer ;
Songez, songez, petit tison d’enfer,
Comme on pourra raccommoder votre âme. »
Pas ne finit mère abbesse sa gamme,
Sans sermonner et tempêter beaucoup.
Soeur Isabeau lui dit encore un coup :
« Raccommodez votre psautier, madame ? ».
Tout le troupeau se met à regarder :
Jeunes de rire, et vieilles de gronder.
La voix manquant à notre sermonneuse,
Qui, de son troc bien fâchée et honteuse,
N’eut pas le mot à dire en ce moment,
L’essaim fit voir, par son bourdonnement,
Combien rouloient de diverses pensées
Dans les esprits. Enfin l’abbesse dit :
« Devant qu’on eût tant de voix ramassées,
Il serait tard ; que chacune en son lit
S’aille remettre. À demain toute chose. »
Le lendemain, ne fut tenu, pour cause,
Aucun chapitre et le jour ensuivant,
Tout aussi peu. Les sages du couvent
Furent d’avis que l’on se devoit taire ;
Car trop d’éclat eût pu nuire au troupeau.
On n’en vouloit à la pauvre ; Isabeau,
Que par envie : ainsi, n’ayant pu faire
Qu’elle lâchât aux autres le morceau,
Chaque nonnain, faute de jouvenceau,
Songe à pourvoir d’ailleurs à son affaire.
Les vieux amis reviennent de plus beau.
Par préciput, à notre belle on laisse
Le jeune fils ; le pasteur, à l’abbesse :
Et l’union alla jusques au point,
Qu’on en prêtoit à qui n’en avoit point