Le puits de notre dame à douai

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1860-01-01 - 1860-01-01

Vieux puits emmantelé de mousse et de gazons,

Flot caché qui lavais le rang de nos maisons,

Centre d’égalité pour tout le voisinage,

Innocent cabaret du vieux et du jeune âge

Par le riche et le pauvre envahi chaques jours

Je te salue, ô toi qui te donnes toujours !

Dieu n’aura pas permis que l’on séchât ta source.

Et les enfants nouveaux y dirigent leur course,

Et les femmes encore y vont entretenir

Leurs bonheurs d’autrefois qui font mon souvenir.

Car au soleil couchant, du fond de leurs familles,

Glissaient au rendez-vous les plus petites filles.

Pareilles aux ramiers que l’on se plaît à voir

S’abattre et s’étaler au bord d’un abreuvoir,

Dans le gravier qui brille imbiber leur plumage

Et roucouler entre eux leur bonheur sans nuage.

De même, retenant les cris clairs et charmants,

On se reconnaissait par des chuchotements,

— (J’en étais ! ) — soulevant jusqu’au flot sédentaire

Tous nos fronts ravivés de moiteur salutaire ;

Et là se ranimaient les agneaux languissants

Trop serrés tout le jour dans nos bras caressants.

Quel calme ! Quel espace ! Et quel mouvant silence !

Ne songeant plus si l’heure au clocher se balance,

Ni si, dans l’univers, d’autres enfants bénis

Sont rentrés au bercail et les ramiers aux nids.

Un liseur de légende ayant vu parmi l’ombre

Nos blonds essaims tourner alentour de l’eau sombre,

En eut fait des ondins à demi-réveillés.

Dansant la bouche close et les cheveux mouillés.

Et quand vient me chercher le rêve aux longues ailes

Vers ces enfants… depuis changés en demoiselles.

Je descends haletante à ses chastes lueurs.

Mais plusieurs sont absents et leurs noms sous des fleurs.

Je ne retrouve plus Albertine envolée,

Ni mes sœurs, toutes trois dans une autre vallée.

Je sais qu’elles sont bien, mais le rêve éperdu

Me ramène plus triste. Il ne m’a rien rendu.

Que dis-je ? Il m’a donné de replonger mon âme

Dans cette eau jaillissant aux pieds de Notre-Dame,

Et d’aller librement, humblement me rasseoir

Sur les bancs consacrés aux prières du soir.

Beau rêve ! Il m’a permis de reposer ma tête,

Non comme l’hôte heureux et comblé de la fête,

Mais comme le banni fatigué de gémir

Cherchant de l’ombre à part afin d’oser dormir.

Toi, ne passe jamais à l’angle de la rue

Où notre église encor n’est pas toute apparue,

Sans l’arrêter au bruit qui filtre sous tes pas

Pour écouler un peu ce qu’il chante tout bas.

Il chante le passé, car il a vu nos pères ;

Il a la même voix que dans les temps prospères.

Livre tes longs cheveux au ruisselant miroir,

Et regarde longtemps ce que j’y voudrais voir :

Ton visage étoilé dans les cercles humides

Parsemant leurs clartés de sourires limpides,

Et les multipliant au fond du puits songeur

Pour y porter le jour comme ils font dans mon cœur !

Alors qu’il soit béni le salubre nuage

Ayant de tous les tiens miré l’errante image !

Monte sur la margelle et bois à ton plein gré

Son haleine qui manque à mon sang altéré.