Le Ravin des coquelicots

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Dans un creux sauvage et muet

Qui n'est pas connu du bluet

Ni de la chèvre au pied fluet

Ni de personne,

Loin des sentiers des bourriquots,

Loin des bruits réveilleurs d'échos,

Un fouillis de coquelicots

Songe et frissonne.

Autour d'eux, d'horribles étangs

Ont des reflets inquiétants ;

À peine si, de temps en temps,

Un lézard bouge

Entre les genêts pleins d'effrois

Et les vieux buis amers et froids

Qui fourmillent sur les parois

Du ravin rouge.

Le ciel brillant comme un vitrail

N'épand qu'un jour de soupirail

Sur leurs lamettes de corail

Ensorcelées,

Mais dans la roche et le marais

Ils sont écarlates et frais

Comme leurs frères des forêts

Et des vallées.

Ils bruissent dans l'air léger

Sitôt que le temps va changer.

Au moindre aquilon passager

Qui les tapote,

Et se démènent tous si fort

Sous le terrible vent du Nord

Qu'on dirait du sang qui se tord

Et qui clapote.

En vain, descendant des plateaux

Et de la cime des coteaux,

Sur ces lumineux végétaux

L'ombre se vautre,

Dans un vol preste et hasardeux,

Des libellules deux à deux

Tournent et vibrent autour d'eux

L'une sur l'autre.

Frôlés des oiseaux rebâcheurs

Et des sidérales blancheurs,

Ils poussent là dans les fraîcheurs

Et les vertiges,

Aussi bien que dans les sillons ;

Et tous ces jolis vermillons

Tremblent comme des papillons

Au bout des tiges.

Leur chaude couleur de brasier

Réjouit la ronce et l'osier ;

Et le reptile extasié,

L'arbre qui souffre,

Les rochers noirs privés d'azur

Ont un air moins triste et moins dur

Quand ils peuvent se pencher sur

Ces fleurs du gouffre.

Les carmins et les incarnats,

La pourpre des assassinats,

Tous les rubis, tous les grenats

Luisent en elles ;

C'est pourquoi, par certains midis,

Leurs doux pétales attiédis

Sont le radieux paradis

Des coccinelles.