Le réactionnaire

By Joséphin Soulary

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

C'est fini ! D'Artagnan dans sa tombe repose

Avec Aramis et Porthos.

A leur place ont paru les Jourdain de la prose

Et les Eschyle du pathos.

On ne jonglera plus, aux cadences du nombre,

Avec les fleurs d'une chanson ;

Car au beau pays bleu passe un fantôme sombre

Qui donne aux Muses le frisson.

Ce monstre au prix de qui l'Ogre était débonnaire

A mis le rire en interdit.

On l’appelle tout bas : LE RÉACTIONNAIRE !

Ce nom seul n'est-il pas maudit ?

C'est lui le grand coupable et le bouc émissaire

Chargé des crimes d'Israël !

En lui s'est incarné ce fléau nécessaire :

« Le conspirateur éternel ! »

Il conspire depuis que les voleurs de terre

De leur ombre se sont émus.

Quand Romulus fondait sa borne autoritaire,

Il conspirait avec Rémus.

Il surgit tout armé dans les heures de crise

Dès chausse-trapes du trottoir,

Ainsi qu'on voit sortir d'une boîte à surprise

Une tête de diable noir.

Nul au juste ne sait les mœurs, la façon d'être

De ce formidable assassin ;

Mais on croit l’avoir vu sous la forme d'un prêtre,

D'un chimiste ou d'un médecin.

Nul ne pourrait jurer qu'on ait surpris l'infâme

La torche aux mains, le fer aux dents ;

Mais qu'un maçon se tue ou qu'un toit prenne flamme,

Le monstre a trempé là-dedans !

Qu'un financier, touché des plaintes amoureuses

Qu'on soupire à son coffre-fort,

Porte en Suisse le nid de ses valeurs peureuses,

Le monstre est dans son passe-port !

Nos combattants, si fiers de leur mise soignée,

Voient-ils, dès le premier bouton,

Leurs tuniques partir en toile d’araignée,

Et leurs souliers fondre en carton ;

Ce n'est là qu'une ruse au monstre familière ;

Et c'est encore un de ses tours,

Lorsque nos bataillons avancent en arrière,

Toujours battant, battus toujours.

Si la cité n'est plus qu'une immense caserne ;

Si, pour garder on ne sait quoi,

Tout un camp de bourgeois, la nuit venue, hiverne

En plein nord, loin du doux chez-soi ;

Si Prudhomme, en public, roule, risible Alcide,

Des yeux qui voudraient être craints ;

S'il laisse fièrement sur sa face placide

Germer une barbe à tous crins ;

La poitrine en avant, le doigt sur la couture,

S'il va, raide comme un épi,

Visiter ses clients, le sabre à la ceinture,

Et s'il couche avec, son képi ;

Si Bébé même est pris de vaillance mutine ;

Si, laissant carlins et coucous,

Le bonhomme Noël a mis dans sa bottine

Un revolver à douze coups ;

C'est qu'on a dit : « Le monstre a redressé la tête !

« Veillons bien ! sus au réprouvé ! »

Or Prudhomme, bon père et citoyen honnête,

Croit toujours que c'est arrivé.

Je veux vous confier un secret qui me pèse.

Sommes-nous seuls ? baissons la voix.

Eh bien, j’ai vu le monstre !… oui, vu, ne vous déplaise,

En plein jour, comme je vous vois !

Sachez tous les forfaits de ce Croquemitaine !

Bravant frimas, neige et glaçons,

Le lâche ! il arborait des gants chauds de futaine, '

Un cache-nez et des chaussons !

Corrompant jusqu’au fisc, ce suppôt des despotes

Revenait allègre et furtif

De solder au Trésor le montant de ses cotes

Doublé par ordre impératif !

A chaque pas semant son or, — le misérable !

On le voyait, les yeux baissés,

Sournoisement glisser, dans un tronc charitable,

Son offrande pour les blessés !

Comme il est coutumier d’audaces merveilleuses,

On insinuait quelque part

Qu'il aurait, — le brigand, — fourni deux mitrailleuses

A notre légion qui part !

Mille indices font voir ses féroces pensées :

Il met parfois du linge blanc ;

Il déteste la foule, — à cause des poussées,

Et le ronge, — a cause du sang.

Si le pays, parmi ses sauveurs de tout grade,

Ne l’a pas vu se faufiler,

C'est qu'il juge, à part lui, bien malade un malade

Que tant de Purgon font aller.

Sur tout chef-d’œuvre il a l'incroyable manie

De noter quelques errata ;

A cela près, il donne un bon point de génie

Au lyrisme de Gambetta.

Envers tous citoyens, riches ou pauvres hères,

Il professe un profond respect ;

Même il les nommerait volontiers « très-chers frères »,

Si ce titre n'était suspect.

Il admet le crayon narquois jetant sa gourme

En des dessins d'un trait gaillard ;

Mais il aimerait l'Art sentant moins la chiourme

Et respirant un peu plus l’art.

Doux par tempérament, pour les fureurs d'Oreste

Il a des partions indulgens ;

Seulement il voudrait le voir un peu moins leste

A fusiller les braves gens.

Il lui plaît qu'à son gré chacun se règle en somme

Sur Machiavel ou Proudhon ;

Mais il ose avouer que le Christ est son homme,

Et que l'Évangile a du bon.

« Arrêtez ! me dit-on ; nous prenez-vous pour d’autres ?

« Mais ce monstre est de nos cousins ;

« Dans ses gestes et faits vous racontez les nôtres,

« Et même ceux de nos voisins. »

Il est vrai. Ce gredin, ce gueux, cet être immonde

Qu'écorcher vif serait trop doux,

Lecteur, c'est vous, c'est moi, c'est lui, c'est tout le monde !

— Je m'en doutais ; embrassons-nous.