Le Rempart

By Pétrus Borel

Written 1832-01-01 - 1832-01-01

Donnez-moi votre main, asseyons-nous, ma belle,

Sur ces palis rompus ; tiens, vois la citadelle

Au milieu des ravins ainsi qu'un bloc géant ;

De l'antique Babel on dirait une marche,

Ou, captive aux sommets des montagnes, une arche

Fatiguant de son poids l'univers océan.

Des qui vive ! lointains, des cliquetis, écoute,

Entends-tu ces clameurs du fort à la redoute ?

Là, des casques mouvants, des forêts de mousquets,

La herse qui gémit, le bruit des huisseries :

On dirait le donjon semé de pierreries,

À ces feux plus nombreux qu'en de royaux banquets.

Tu vois, je t'obéis : de mon indifférence

Es-tu contente assez ? Pour moi, quelle souffrance !

Être seul avec toi sans t'accabler d'amours !

Non, non, ça ne se peut, tu m'apparais trop belle,

Adieu tous mes serments ; l'amitié fraternelle

N'est point faite pour nous : va, je brûle toujours !

Oh ! que tu es enfant ! Respecter des sottises

Et de fats préjugés ; te courber aux bêtises

D'un monde qui nous hait, et qui fait des vertus

Dont rougirait ton Dieu ! Crois-tu de la nature

La voix folle et trompeuse ? Oh ! cesse ma torture,

Si tu neveux régner sur des murs abattus.

Or cet amour auquel tu te montres revêche,

En toi tout le décèle et tout en toi le prêche ;

Le galbe de ton sein, ton regard souriant,

Ton pas vite et léger, ou ta molle paresse,

Ton organe suave et ta main qui caresse…

Tout force à raffolir le plus insouciant.

Avant nous, des amants, qui, sur l'herbe discrète,

Ont passé plus heureux, sais-tu le nom ? coquette !

Qui leur dira le tien ? ce lieu ne trahit pas !

Tu pleures maintenant : oh ! délirante ivresse !

Que ton silence est doux à mon cœur qui s'oppresse ;

J'étouffe do plaisir dans l'anneau de tes bras !

Toi, qui fus si longtemps écho de mon supplice,

Nuit ! prolonge pour moi cette nuit, ce délice.

Que nos tourments sont longs, que nos bonheurs sont courts !

Oui ! je la bénirais, j'embrasserais la bombe

Qui viendrait nous tuer et creuser notre tombe.

Mais la mort est pour moi sans glaive et sans secours !