Le rendez-vous inutile

By Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort

Written 1851-01-01 - 1851-01-01

Hier au soir on nous a fait un conte,

Qui me parut assez original ;

Il faut, messieurs, que je vous le raconte ;

Il est très-court et surtout point moral.

Damis, Églé, couple élégant, volage,

Étaient unis, mais par le sacrement ;

L’amour jadis les unit davantage.

Églé sensible, au sortir du couvent,

Avait aimé son époux sans partage ;

Quoiqu’à la cour tout s’excuse à son âge,

Damis lui-même était un tendre amant.

Mais tout à coup, sans qu’on sût trop comment,

Par ton, par air, fuyant le tête à tête,

Avec fracas courant de fête en fête,

Croyant surtout avoir bien du plaisir,

De s’adorer on n’eut plus le loisir.

Un mari mort, on souffre le veuvage ;

Mais quand il vit, c’est un cruel outrage ;

Églé le sent : Églé va se venger.

Je vois d’ici ces messieurs s’arranger,

Et minuter le beau brevet d’usage

Au bon Damis. Pour vous faire enrager,

Mes chers amis, Églé restera sage ;

Et du mari l’honneur est sans danger.

Madame, un soir, après la comédie,

Rentre chez elle : aimable compagnie,

Cercle brillant ; on apporte un billet,

Elle ouvre… ô ciel ! sottise de valet.

Églé rougit, et regarde à l’adresse.

Or, vous saurez que le susdit poulet

Est pour Damis ; que certaine comtesse

Vers le minuit rendez-vous lui donnait,

Et que d’un mot l’orthographe mal mise

Peut d’un vieux Suisse excuser la méprise.

La belle Églé prend son parti soudain :

En un clin d’œil elle devient charmante :

Noble enjoûment, gaîté vive et piquante

Sont mis en jeu : le souper fut divin ;

Nul quolibet, des contes agréables ;

Les gens d’esprit, les convives aimables

Étincelaient ; les sots, les ennuyeux

Furent bruyans, ne pouvant faire mieux.

Madame avait cette coquetterie

Qui plaît, enflamme, amuse tour à tour,

Et qui permet à la galanterie

De ressembler quelquefois à l’amour.

Or, devinez si chacun voulut plaire.

Mais savez-vous sur qui le charme opère

Plus puissamment ? c’est sur notre mari.

De son bonheur avisé par autrui,

De la tendresse il a pris le langage ;

Malgré l’affront de paraître amoureux,

Un air folâtre, un riant badinage,

Cachaient, montraient ses transports et ses feux.

Chacun sortit ; on s’en va, bon voyage.

Damis est seul : voilà Damis heureux ;

Même on prétend que, dans cette occurrence,

Un doux refus, une adroite défense

Fit d’un époux un amant merveilleux.

A pareil trait on ne pouvait s’attendre ;

Mais un mari s’étonne d’être aimé :

On est surpris, on veut aussi surprendre ;

L’honneur s’en mêle, on se trouve animé.

Damis se croit vainqueur de l’aventure ;

Baissant les yeux, sa modeste moitié

Prend plaisamment un air humilié :

« Écoutez-moi, Damis, je vous conjure ;

Je sens, dit-elle avec timidité,

Qu’à vous fixer je ne saurais prétendre ;

A la raison je sens qu’il faut se rendre,

Et vous céder à la société.

Fait comme vous… — O ciel ! êtes-vous folle ?

Songez-vous bien ? — Oui, monsieur… Je m’immole…

Lisez… Eh bien ! reprit-on d’un air doux,

Vous n’allez pas bien vite au rendez-vous ?

— Qui ? moi… J’y suis… — Le mot est bien aimable.

Mais songez-vous qu’une femme adorable

En ce moment… Ah ! du moins, écrivez…

— Écrire ! quoi !… — Je le veux, vous devez

Une réplique à la tendre semonce. »

Alors Damis confus, un peu troublé,

« Je ne dois rien, dit-il ; et mon Églé

A tout surpris, la lettre… et la réponse. »

Si ce Damis, que j’ai peint si volage,

O R… eût été votre époux,

L’heureux Damis, tendre et digne de vous,

Jamais ailleurs n’eût porté son hommage.

Non moins heureux, si le sort eût permis

Que vous fussiez son aimable comtesse,

Jamais d’Églé la beauté ni l’adresse

A ses genoux n’eût ramené Damis ;

Ou, de céder s’il eût eu la faiblesse,

Volant chez vous, honteux de ses succès,

Il eût si bien, dans son ardeur nouvelle,

Rendu justice à vos charmans attraits,

Qu’il n’aurait pu vous paraître infidelle.