Le rendez- vous

By Jean Lorrain

Written 1882-01-01 - 1882-01-01

VOUS souvient-il encor, madame,

Du dernier jour de nos adieux

Sur la grève noire et sans âme

Où nous étions venus tous deux?

C'était aux premiers jours d'octobre,

La mer, d'un bleu vif et très cru,

Barrait au loin d'un grand trait sobre

La falaise et le roc abrupt.

Assis au pied de la falaise,

Nous songions aux mois révolus,

Avec l'indicible malaise

De ceux qui ne se verront plus.

L'épreuve était définitive,

Vos maux n'étaient que trop réels,

Mon ombre n'était qu'attentive.

Mes soins n'étaient que fraternels.

Tout revécut dans ma mémoire,

Et l'émoi des premiers aveux

Sous sa prunelle humide et noire

Et son rire étrange et nerveux.

Et puis je la revis hautaine

Dans son duc, au retour du bois,

L'œil étonné, daignant à peine

Me reconnaître après un mois.

Les froids dédains, la voix polie

Des laquais gourmés et moqueurs,

Répondant : « Madame est sortie, »

Les longs mépris et leurs rancœurs,

Le fiel amer des avanies,

Tout me monta soudain au front,

Lâche, abreuvé d'ignominies

Je me revis, lassé d'affront,

Comme un homme ivre dans la rue,

Trébuchant sous le poids cuisant

De ma douleur encore accrue

Par l'œil étonné du passant ;

Et, le cœur gonflé de colère,

Sentant ma blessure s'ouvrir,

Je vous maudis, vous, l'étrangère

Et voulus vous faire souffrir.

L'instinct vous avertit sans doute

Car vous levant, d'un ton distrait :

« Si nous reprenions notre route ? »

Et je vous suivis à regret;

Et nous revînmes par la grève,

Suivant d'un regard anxieux,

Chacun le vol de notre rêve

Enfui dans l'horizon pluvieux.

Moi, contemplant d'un œil atone

La débâcle du rocher noir

Fuyant sous le ciel gris d automne,

Comme un vague et long désespoir ;

Et vous plus calme, mais plus triste,

Déplorant le précoce hiver

De mon pauvre cœur d égoïste

Éteint sans même avoir souffert.