Le Renouveau

By René-François Sully Prudhomme

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

L’air soupire encor, tout sonore

Du dernier canon qui s’est tu ;

Le sol est tout tremblant encore

Des escadrons qui l’ont battu ;

Il plane encore des fumées

Sur les monceaux de noirs débris ;

Du piétinement des armées

Les champs sont encore meurtris ;

Et déjà, comme les étoiles

Perçant l’infini ténébreux,

Les amours écartent les voiles

Qu’un deuil immense a mis sur eux.

Les amours purs, les amours graves

Des fiancés et des époux,

Accompagnaient au feu les braves,

Menacés par les mêmes coups ;

Ils s’enfonçaient dans les mêlées,

Invisibles, silencieux,

Les lèvres par pudeur scellées,

Et par respect baissant les yeux ;

Car, dans la commune détresse,

Les jeunes gens, prêts à périr,

Refoulant toute leur tendresse,

Ne brûlaient que de s’aguerrir ;

Pour la seule amante permise,

La patrie, ils s’étaient levés,

Laissant la femme, la promise,

Ou les aveux inachevés ;

Il semblait que le mot « Je t’aime, »

Sous la douleur enseveli,

Fût, devant le péril suprême,

A jamais tombé dans l’oubli.

Mais voici qu’à l’espoir renaissent

Les amours en secret constants ;

Avec la sève ils reparaissent

Aux ordres divins du printemps.

Levant leurs yeux encor humides

Et des récentes peurs hagards,

Ils cherchent, revenants timides,

A croiser leurs anciens regards ;

Et puisque les prés reverdissent,

Que l’air s’embaume de lilas,

Que l’oiseau chante, ils s’enhardissent,

Ils s’appellent entre eux tout bas.

Plus d’un n’aura pas de réponse :

De quelque fosse inculte sort

L’écho seul du nom qu’il prononce ;

Son compagnon sous l’herbe dort ;

Sous l’herbe en hâte remuée,

Il dort, perdu, ne recevant

Que les pleurs froids de la nuée,

Les soupirs sans âme du vent.

Ton œuvre, ô guerre, la plus triste,

C’est d’ôter la main de la main,

C’est d’étouffer à l’improviste

Dans son aube un cher lendemain,

De violer les destinées,

D’abattre les hommes sans choix,

Et d’atteindre en les races nées

Les races à naitre à la fois.

Les couples d’amours qui demeurent

Font cependant de nouveaux nids ;

Parmi tant d’isolés qui pleurent

Ils se sentent mieux réunis ;

Ils se blottissent mieux ensemble

Après tant de jours alarmants ;

Le retour du baiser leur semble

Plus doux que ses commencements ;

Ainsi, comme ils surent s’attendre

Un long hiver, la neige aux pieds,

Ils se sont rejoints dans la cendre

Des anciens toits incendiés.

Fils de la nature éternelle

Par qui les champs ont refleuri,

Les amours, invaincus comme elle,

Vont réparer le sang tari.

O peuple futur qui tressailles

Aux flancs des femmes d’aujourd’hui,

Ce printemps sort des funérailles,

Souviens-toi que tu sors de lui !