Le requiem d'amour

By Henri Murger

Written 1861-01-01 - 1861-01-01

Alors que je voulais choisir une maîtresse,

Et qu'un jour le hasard fit rencontrer nos pas,

J'ai mis entre tes mains mon cœur et ma jeunesse

Et je t'ai dit : fais-en tout ce que tu voudras.

Hélas ! Ta volonté fut cruelle, ma chère :

Dans tes mains ma jeunesse est restée en lambeaux,

Mon cœur s'est en éclats brisé comme du verre,

Et ma chambre est le cimetière

Où sont enterrés les morceaux

De ce qui t'aima tant naguère.

Entre nous maintenant, èn-i, ni, — c'est fini,

Je ne suis plus qu'un spectre et tu n'es qu'un fantôme,

Et sur notre amour mort et bien enseveli

Nous allons, si tu veux, chanter le dernier psaume.

Pourtant ne prenons point un air écrit trop haut,

Nous pourrions tous les deux n'avoir pas la voix sûre ;

Choisissons un mineur grave et sans fioriture ;

Moi je ferai la basse et toi le soprano.

mi, ré, mi, do, ré, la. — pas cet air, ma petite !

S'il entendait cet air que tu chantais jadis,

Mon cœur, tout mort qu'il est, tressaillirait bien vite

Et ressusciterait à ce de profundis.

do, mi, fa, sol, mi, do. — celui-ci me rappelle

Une valse à deux temps qui me fit bien du mal :

Le fifre au rire aigu raillait le violoncelle

Qui pleurait sous l'archet ses notes de cristal.

sol, do, do, si, si, la. — point cet air, je t'en prie,

Nous l'avons, l'an dernier, ensemble répété

Avec des allemands qui chantaient leur patrie

Dans les bois de Meudon, par une nuit d'été.

Eh bien ! Ne chantons pas, restons-en là, ma chère ;

Et pour n'y plus penser, pour n'y plus revenir,

Sur nos amours défunts, sans haine et sans colère

Jetons en souriant un dernier souvenir.

Nous étions bien heureux dans la petite chambre

Quand ruisselait la pluie et que soufflait le vent ;

Assis dans le fauteuil, près de l'âtre, en décembre

Aux lueurs de tes yeux j'ai rêvé bien souvent.

La houille pétillait ; en chauffant sur les cendres,

La bouilloire chantait son refrain régulier

Et faisait un orchestre au bal des salamandres

Qui voltigeaient dans le foyer.

Feuilletant un roman, paresseuse et frileuse,

Tandis que tu fermais tes yeux ensommeillés,

Moi je rajeunissais ma jeunesse amoureuse,

Mes lèvres sur tes mains et mon cœur à tes pieds.

Aussi, quand on entrait, la porte ouverte à peine,

On sentait le parfum d'amour et de gaîté

Dont notre chambre était du matin au soir pleine,

Car le bonheur aimait notre hospitalité.

Puis l'hiver s'en alla ; par la fenêtre ouverte

Le printemps un matin vient nous donner l'éveil,

Et ce jour-là tous deux dans la campagne verte

Nous allâmes courir au-devant du soleil.

C'était le vendredi de la sainte semaine,

Et, contre l'ordinaire, il faisait un beau temps :

Du val à la colline et du bois à la plaine,

D'un pied leste et joyeux, nous courûmes longtemps.

Fatigués cependant par ce pèlerinage,

Dans un lieu qui formait un divan naturel,

Et d'où l'on pouvait voir au loin le paysage,

Nous nous sommes assis en regardant le ciel.

Les mains pressant les mains, épaule contre épaule,

Et, sans savoir pourquoi, l'un et l'autre oppressés,

Notre bouche s'ouvrit sans dire une parole,

Et nous nous sommes embrassés.

Près de nous l'hyacinthe avec la violette

Mariaient leur parfum qui montait dans l'air pur ;

Et nous vîmes tous deux, en relevant la tête,

Dieu qui nous souriait à son balcon d'azur.

" Aimez-vous, disait-il ; c'est pour rendre plus douce

" La route où vous marchez que j'ai fait sous vos pas

" Dérouler en tapis le velours de la mousse.

" Embrassez-vous encor, — je ne regarde pas.

" Aimez-vous, aimez-vous : dans le vent qui murmure,

" Dans les limpides eaux, dans les bois reverdis,

" Dans l'astre, dans la fleur, dans la chanson des nids,

" C'est pour vous que j'ai fait renaître ma nature.

" Aimez-vous, aimez-vous ; et de mon soleil d'or,

" De mon printemps nouveau qui réjouit la terre,

" Si vous êtes contents, au lieu d'une prière

" Pour me remercier, — embrassez-vous encor. "

Un mois après ce jour, quand fleurirent les roses

Dans le petit jardin que nous avions planté,

Quand je t'aimais le mieux, sans m'en dire les causes,

Brusquement ton amour de moi s'est écarté.

Où s'en est-il allé ? Partout un peu, je pense ;

Car, faisant triompher l'une et l'autre couleur,

Ton amour inconstant flotte sans préférence

Du brun valet de pique au blond valet de cœur.

Te voilà maintenant heureuse : ton caprice

Règne sur une cour de galants jouvenceaux,

Et tu ne peux marcher sans qu'à tes pieds fleurisse

Un parterre émaillé d'odorants madrigaux.

Dans les jardins de bal quand tu fais ton entrée,

Autour de toi se forme un cercle langoureux ;

Et le frémissement de ta robe moirée

Pâme en chœur laudatif ta meute d'amoureux.

Élégamment chaussé d'une souple bottine

Qui serait trop étroite au pied de Cendrillon,

Ton pied est si petit qu'à peine on le devine

Quand la valse t'emporte en son gai tourbillon.

Dans les bains onctueux d'une huile de paresse

Tes mains, brunes jadis, ont retrouvé depuis

La pâleur de l'ivoire ou du lis que caresse

Le rayon argenté dont s'éclairent les nuits.

Autour de ton bras blanc une perle choisie

Constelle un bracelet ciselé par Froment,

Et sur tes reins cambrés un grand châle d'Asie

En cascade de plis ondule artistement.

Tes cheveux crespelés selon la mode antique,

Blondissant comme l'or en reflets lumineux,

Des violents parfums d'une flore exotique

Enivrent le zéphyr qui voltige autour d'eux.

La dentelle de Flandre et le point d'Angleterre,

La guipure gothique à la mate blancheur,

Chef-d'œuvre arachnéen d'un âge séculaire,

De ta riche toilette achèvent la splendeur.

Pour moi, je t'aimais mieux dans tes robes de toile

Printanière, indienne ou modeste organdi,

Atours frais et coquets, simple chapeau sans voile,

Brodequins gris ou noirs, et col blanc tout uni.

Car ce luxe nouveau qui te rend si jolie

Ne me rappelle pas mes amours disparus,

Et tu n'es que plus morte et mieux ensevelie

Dans ce linceul de soie où ton cœur ne bat plus.

Lorsque je composai ce morceau funéraire

Qui n'est qu'un long regret de mon bonheur passé,

J'étais vêtu de noir comme un parfait notaire,

Moins les besicles d'or et le jabot plissé.

Un crêpe enveloppait le manche de ma plume,

Et des filets de deuil encadraient le papier

Sur lequel j'écrivais ces strophes où j'exhume

Le dernier souvenir de mon amour dernier.

Arrivé cependant à la fin d'un poëme

Où je jette mon cœur dans le fond d'un grand trou,

Gaîté de croque-mort qui s'enterre lui-même,

Voilà que je me mets à rire comme un fou.

Mais cette gaîté-là n'est qu'une raillerie :

Ma plume en écrivant a tremblé dans ma main,

Et quand je souriais, comme une chaude pluie,

Mes larmes effaçaient les mots sur le vélin.