Le retour au lac leman

By Anna Noailles

Written 1913-01-01 - 1913-01-01

Je retrouve le calme et vaste paysage :

C'est toujours sur les monts, les routes, les rivages,

Vos gais bondissements, chaleur aux pieds d'argent !

Le monde luit au sein de l'azur submergeant

Comme une pêcherie aux mailles d'une nasse ;

Je vois, comme autrefois, sur le bord des terrasses,

Des jeunes gens ; l'un rêve, un autre fume et lit ;

Un balcon, languissant comme un soir au Chili,

Couve d'épais parfums à l'ombre de ses stores.

Le lac, tout embué d'avoir noyé l'aurore,

Encense de vapeurs le paresseux été ;

Et le jour traîne ainsi sa parfaite beauté

Dans une griserie indolente et muette.

Soudain l'azur fraîchit, le soir vient ; des mouettes

S'abattent sur les flots ; leur vol compact et lourd

Qui semble harceler la faiblesse du jour

Donne l'effroi subit des mauvaises nouvelles…

Il semble, tant l'éther est comblé par des ailes,

Que quelque arbre géant, par le vent agité,

Laisse choir ce feuillage agile et duveté.

Et le soleil s'abaisse, et comme un doux désastre,

Frappé par les rayons du soleil vertical

Tout s'attriste, languit ; le lac oriental

A le liquide éclat des métaux dans les astres ;

Et le cœur est soudain par le soir attaqué…

Et tous deux nous marchons sur les dalles du quai.

Nous sommes un instant des vivants sur la terre ;

Ces montagnes, ces prés, ces rives solitaires

Sont à nous ; et pourtant je ne regarde plus

Avec la même ardeur un monde qui m'a plu.

Je laisse s'écouler aux deux bords de mon âme

Les ailes, les aspects, les effluves, les flammes ;

Je ne répondrai pas à leur frivole appel :

Mon esprit tient captifs des oiseaux éternels.

Je ne regarde plus que la cime croissante

Des arbres, qui toujours s'efforçant vers le ciel,

Détachant leur regard des plaines nourrissantes,

Écoutent la douceur du soir confidentiel

Et montent lentement vers la lune ancienne…

Je songe au noble éclat des nuits platoniciennes,

A la flotte détruite un soir syracusain,

A Eschyle, inhumé à l'ombre des raisins,

Dans Géla, sous la terre heureuse de Sicile.

Je songe à ces déserts où florissaient des villes ;

A cet entassement de siècles et d'ardeur

Que le soleil toujours, comme un divin voleur,

Va puiser dans la tombe et redonne à la nue.

Je songe à la vie ample, antique, continue ;

Et à vous, qui marchez près de moi, et portez

Avec moi la moitié du rêve et de l'été ;

A vous, qui comme moi, témoin de tous les âges,

Tenez l'engagement, plein d'un grave courage,

De bien vous souvenir, en tout temps, en tout lieu,

Que l'homme en insistant réalise son Dieu,

Et qu'il a pour devoir, dans la Nature obscure,

De la doter d'une âme intelligible et pure,

De guider l'Univers avec un cœur si fort

Que toujours soit plus beau chaque instant qui se lève ;

Et d'écouter avec un mystique transport

Les sublimes leçons que donnent à nos rêves

L'infatigable voix de l'amour et des morts…