Le retour aux champs

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

Que ce lieu me semble attristé !

Tout a changé dans la nature ;

Le printemps n’a plus de verdure ;

Le bocage est désenchanté !

Autrefois, l’onde fugitive

Arrosait, en courant, les cailloux et les fleurs :

Je ne vois qu’un roseau languissant sur la rive,

Et mes yeux se couvrent de pleurs !

Hélas ! on a changé ta course,

Ruisseau, de l’inconstance on te fait une loi,

Et je n’espère plus retrouver à ta source

Les serments emportés par toi.

Ah ! si pour rafraîchir une âme désolée

Il suffit d’un doux souvenir,

Ruisseau, pour ranimer l’herbe de la vallée,

Parfois n’y peux-tu revenir ?

J’entends du vieux berger la plaintive musette ;

Mais qu’est devenu le troupeau ?

Sous l’empire de sa houlette,

Il n’a plus même un innocent agneau.

Tout en rêvant il gravit la montagne :

Il traîne avec effort son âge et son ennui ;

Les moutons ont quitté la stérile campagne ;

Le chien est resté près de lui.

Mais que sa peine est facile et légère !

Du bonheur qui n’est plus il n’a point à rougir ;

Sans trouble, sur un lit de mousse ou de fougère,

Quand la nuit vient, il peut dormir.

Que de riches pasteurs lui porteraient envie !

Combien voudraient donner les plus nombreux troupeaux,

La houlette, la bergerie,

Pour une nuit d’un doux repos !

Et moi, d’amis aussi je fus environnée ;

Mon avenir alors était brillant et sûr.

Vieux berger, comme toi je suis abandonnée ;

Le songe est dissipé, mais le réveil est pur !

Me voici devant la chapelle

Où mon cœur sans détour jura ses premiers vœux.

Déjà mon cœur n’est plus heureux,

Mais à ses vœux trahis il est encor fidèle.

J’y vins offrir, l’autre printemps,

Une fraîche couronne, aujourd’hui desséchée.

Cette chapelle, hélas ! dans les ronces cachée,

N’est-elle plus l’amour des simples habitants ?

Seule, j’y ferai ma prière :

Mon sort, je le sais trop, me défend d’espérer ;

Eh bien ! sans espérance, à genoux sur la pierre,

J’aurai du moins la douceur de pleurer.