Le retour du marin

By Marceline Desbordes-Valmore

Written 1830-01-01 - 1830-01-01

— « Petits enfants, vos jeunes yeux,

Entre l’eau qui gronde et les cieux,

Ont-ils vu blanchir une voile ?

Celle dont j’ai filé la toile,

Si mon rêve dit l’avenir,

Avant l’hiver doit revenir. »

— « Oui ! tantôt sur la roche nue,

En regardant l’errante nue,

Nous avons vu là-bas, là-bas,

Rouler une voile sans mâts. »

— « Enfants des pauvres matelots,

Dont les pères sont sur les flots,

Votre voix peut percer l’orage :

Criez de tout votre courage !

Dans l’éclair aux sombres couleurs,

Voit-on flotter nos trois couleurs ? »

— « Non ! du haut de la roche nue,

Quand l’éclair déchire la nue,

Sur ce pont qui flotte vers nous

On ne voit qu’un homme à genoux. »

— « C’est lui ! Fidèle et courageux,

Au fond de mon rêve orageux,

Cette nuit je l’ai vu paraître :

Descendez pour le reconnaître !

Moi j’ai tant pleuré que mes yeux

Ne verront plus Jame qu’aux cieux ! »

— « Quoi ! la foudre en crevant la nue,

L’a jeté sur la roche nue :

S’il n’a pas cessé de souffrir,

Descendons l’aider à mourir. »

Et les enfants des matelots

Retirèrent Jame des flots.

C’était Jame ! et la fiancée

Vint toucher, à sa main glacée,

Son doux lien, son anneau d’or ;

Car Jame le portait encor !

Qu’ils sont bien sous la roche nue,

À l’abri de l’errante nue,

Oublieux de leurs mauvais jours,

Morts… et mariés pour toujours !