Le réveil de la muse

By Félix Frank

Written 1871-01-01 - 1871-01-01

ELLE est bien morte, disiez-vous,

Celle que nous avons aimée !

Passez, passez, ô rêves fous :

La pauvre Muse inanimée

A fini ses chants fiers et doux !»

Vous disiez, les yeux gros de larmes,

Laissant rire les baladins

Pour qui nulle fleur n’a de charmes,

Et méprisant leurs vils dédains,

Lâches et misérables armes !

Vous l’honoriez… Mais sur l’autel,

C’était une image de marbre

Sourde aux bruits du monde réel ;

Oh ! sous l’écorce de quel arbre

Se cachait son cœur immortel ?

Quel rossignol sous la ramure,

Dans les grands bois, s'en inspirait ?

Cueillant l’ajonc d’or et la mûre,

De sa chanson par la forêt

Quel pâte écoutait le murmure ?

Plus d’un inconnu plein d’espoir

La chercha dans l’ombre muette.

Faible orgueil, prompt à décevoir !

Plus d’un, au cri de l’alouette,

Tressaillit et crut la revoir !

Ah ! songeait la foule abattue,

Qui donc pourra nous rajeunir ?

Et devant la froide statue,

Comme devant un souvenir,

On pleurait, détournant la vue.

Quoi ! morte ?… Oh ! non, mais dans l’oubli

Se plongeant comme une exilée !

Bien loin de son temple sali,

Dans une pose désolée,

Inclinant son beau front pâli !

Morte ? Oh ! non pas ! La Muse aimée,

Qu’on disait promise au cercueil,

Par nos vœux ardents ranimée,

Doit rendre à la pensée en deuil

Sa jeunesse un jour opprimée !

Non ! L’oracle n’est pas menteur :

Les tempes ceintes de verveine,

La voyez-vous sur la hauteur,

La Figure tendre et sereine

Qui nous sourit, amante ou sœur.

— « Amis, à moi ! Je suis la Muse !

Je suis la Muse, et je reviens

De l’exil où j’errais confuse.

Amis, vos rêves sont les miens :

Car je hais la honte et la ruse !

« Je souffre, mais je ne meurs pas !

On m’avait chassée et flétrie ;

Dans ma nuit je rêvais tout bas…

Mais je me relève et je crie :

Debout ! A de nouveaux combats !

« Oui, j’accours vivante, obstinée,

Retrouvant ma force et ma voix !

Car, s’il est dans ma destinée

D’être mordue au sein parfois,

Au tombeau qui m’eût condamnée ?

« Moi, nourrice du monde enfant,

Jeune mère du vieil Orphée,

Dont le premier soleil levant

Éclaira le pouvoir de fée

Et salua le premier chant !

« Oui, dans une poitrine humaine

Tant qu’un battement restera

Pour l’espoir, la joie ou la peine,

Jusqu’à la fin je serai là,

Idéal d’amour ou de haine !

« Debout, Jeunesse sans remords !

Il est un flot qui toujours monte,

Et qui menace les plus forts :

Pour dépasser le flot de honte,

Debout, si vous n’êtes pas morts !

« Que ma voix en vous passe et gronde

Et vous abrège le chemin !

Des nobles choses de ce monde,

Amis, que pas une demain

Ne dise dans la nuit profonde !

« Avec l’Amour et la Beauté,

Chantez le Foyer qu’on insulte !

Et demain, d’un cœur indompté,

Vous chanterez ces dieux sans culte :

Honneur, Justice et Liberté !»

La voilà : tout vibre et tout change !

La voilà ! Nos cœurs et nos fronts

Ont ressenti le choc étrange !

Elle parle, et nous accourons,

Secouant du pied toute fange !

Jeunesse des fronts et des cœurs,

Debout ! Debout, force inconnue !

Par la campagne et par la rue

Jetons nos chants ! Séchons nos pleurs :

La grande fée est revenue !

Dépouillons tous les églantiers !

Des fleurs, des chants, Jeunesse fière !

Mêlons notre course première

Au long sillage de lumière

Qui la suit par tous les sentiers !

C’est bien Elle… Oh ! salut, amie !

Des éclairs partent de tes yeux,

Et déjà notre âme affermie

S’élance aux combats généreux…

Salut ! Tu n’étais qu’endormie !