Le roi candaule et le maître en droit

By Jean de La Fontaine

Written 1668-01-01 - 1694-01-01

Force gens ont été l’instrument de leur mal :

Candaule en est un témoignage.

Ce roi fut en sottise un très-grand personnage ;

Il fit pour Gygès son vassal

Une galanterie imprudente et peu sage.

« Vous voyez, lui dit-il, le visage charmant

Et les traits délicats, dont la reine est pourvue ;

Je vous jure ma foi, que l’accompagnement

Est d’un tout autre prix, et passe infiniment ;

Ce n’est rien, qui ne l’a vue

Toute nue.

Je vous la veux montrer, sans qu’elle en sache rien,

Car j’en sais un très-bon moyen ;

Mais à condition… Vous m’entendez fort bien,

Sans que j’en dise davantage :

Gygès, il vous faut être sage ;

Point de ridicule désir :

Je ne prendrais pas de plaisir

Aux vœux impertinents, qu’une amour sotte et vaine

Vous feroit faire pour la reine,

Proposez-vous de voir tout ce corps si charmant,

Comme un beau marbre seulement.

Je veux que vous disiez que l’art, que la pensée,

Que même le souhait ne peut aller plus loin.

Dedans le bain je l’ai laissée :

Vous êtes connaisseur ; venez être témoin

De ma félicité suprême ! »

Ils vont : Gygès admire. Admirer, c’est trop peu :

Son étonnement est extrême.

Ce doux objet joua son jeu.

Gygès en fut ému, quelque effort qu’il pût faire.

Il auroit voulu se taire,

Et ne point témoigner ce qu’il avoit senti ;

Mais son silence eût fait soupçonner du mystère :

L’exagération fut le meilleur parti.

Il s’en tint donc pour averti ;

Et, sans faire le fin, le froid, ni le modeste,

Chaque point, chaque article, eut son fait, fut loué.

« Dieux ! disoit-il au roi, quelle félicité !

Le beau corps ! le beau cuir ! ô ciel ! et tout le reste !

De ce gaillard entretien

La reine n’entendit rien ;

Elle l’eût pris pour outrage :

Car, en ce siècle ignorant,

Le beau sexe étoit sauvage.

Il ne l’est plus maintenant,

Et des louanges pareilles,

De nos dames d’à présent

N’écorchent point les oreilles.

Notre examinateur soupiroit dans sa peau ;

L’émotion croissoit, tant tout lui sembloit beau.

Le prince, s’en doutant, l’emmena ; mais son âme

Emporta cent traits de flamme :

Chaque endroit lança le sien.

Hélas ! fuir n’y sert de rien ;

Tourments d’amour font si bien,

Qu’ils sont toujours de la suite.

Près du prince, Gygès eut assez de conduite :

Mais de sa passion la reine s’aperçut.

Elle sut

L’origine du mal ; le roi, prétendant rire,

S’avisa de lui tout dire.

Ignorant ! savoit-il point

Qu’une reine sur ce point

N’ose entendre raillerie ?

Et, supposé qu’en son cœur

Cela lui plaise, elle rie,

Il lui faut, pour son honneur,

Contrefaire la furie.

Celle-ci le fut vraiment,

Et réserva dans soi-même

De quelque vengeance extrême

Le désir très-véhément.

Je voudrois, pour un moment,

Lecteur, que tu fusses femme ;

Tu ne saurois autrement

Concevoir jusqu’où la dame

Porta son secret dépit.

Un mortel eut le crédit

De voir de si belles choses,

À tous mortels lettres closes !

Tels dons étoient pour des dieux ;

Pour des rois, voulois-je dire ;

L’un et l’autre y vient de cire,

Je ne sais quel est le mieux.

Ces pensers incitoient la reine à la vengeance.

Honte, dépit, courroux, son cœur employa tout :

Amour même, dit-on, fut de l’intelligence :

De quoi ne vient-il point à bout ?

Gygès étoit bien fait, on l’excusa sans peine :

Sur le montreur d’appas, tomba toute la haine,

Il étoit mari, c’est son mal ;

Et les gens de ce caractère

Ne sauraient en aucune affaire

Commettre de péché qui ne soit capital.

Qu’est-il besoin d’user d’un plus ample prologue ?

Voilà le roi haï, voilà Gygès aimé ;

Voilà tout fait et tout formé

Un époux du grand catalogue ;

Dignité peu briguée, et qui fleurit pourtant.

La sottise du prince étoit d’un tel mérite,

Qu’il fut fait in petto confrère de Vulcan ;

De là jusqu’au bonnet la distance est petite.

Cela n’étoit que bien ; mais la Parque maudite

Fut aussi de l’intrigue, et, sans perdre de temps,

Le pauvre roi, par nos amants,

Fut député vers lé Cocyte ;

On le fit trop boire d’un coup :

Quelquefois, hélas ! c’est beaucoup.

Bientôt un certain breuvage

Lui fit voir le noir rivage ;

Tandis qu’aux yeux de Gygès

S’étaloient de blancs objets :

Car, fût-ce amour, fût-ce rage,

Bientôt la reine le mit

Sur le trône et dans son lit.

Mon dessein n’étoit pas d’étendre cette histoire ;

On la savoit assez. Mais je me sais bon gré,

Car l’exemple a très-bien cadré ;

Mon texte y va tout droit : même j’ai peine à croire

Que le docteur en lois, dont je vais discourir,

Puisse mieux que Candaule à mon but concourir.

Rome, pour ce coup-ci, me fournira la scène ;

Rome, non celle-là que les mœurs du vieux temps

Rendoient triste, sévère, incommode aux galants,

Et de sottes femelles pleine :

Mais Rome d’aujourd’hui, séjour charmant et beau,

Où l’on suit un train plus nouveau.

Le plaisir est la seule affaire

Dont se piquent ses habitants :

Qui n’auroit que vingt ou trente ans,

Ce seroit un voyage à faire.

Rome donc eut naguère un maître dans cet art

Qui du Tien et du Mien tire son origine ;

Homme qui hors de là faisoit le goguenard :

Tout passoit par son étamine ;

Aux dépens du tiers et du quart

Il se divertissoit. Avint que le légiste,

Parmi ses écoliers, dont il avoit toujours

Longue liste,

Eut un François ; moins propre à faire en droit un cours

Qu’en amours.

Le docteur, un beau jour, le voyant sombre et triste,

Lui dit : « Notre féal, vous voilà de relais ;

Car vous avez la mine, étant hors de l’école,

De ne lire jamais

Barthole.

Que ne vous poussez-vous ? Un François être ainsi

Sans intrigue et sans amourettes !

Vous avez des talents, nous avons des coquettes,

Non pas pour une, Dieu merci. »

L’étudiant reprit : « Je suis nouveau dans Rome.

Et puis, hors les beautés qui font plaisir aux gens

Pour la somme,

Je ne vois pas que les galants

Trouvent ici beaucoup à faire.

Toute maison est monastère ;

Double porte, verroux, une matrone austère,

Un mari, des Argus. Qu’irai-je, à votre avis,

Chercher en de pareils logis ?

Prendre la lune aux dents seroit moins difficile.

— Ha ! ha ! là lune aux dents ! repartit le docteur ;

Vous nous faites beaucoup d’honneur.

J’ai pitié des gens neufs comme vous. Notre ville

Ne vous est pas connue, en tant que je puis voir.

Vous croyez donc qu’il faille avoir

Beaucoup de peine à Rome, on fait que d’aventures ?

Sachez que nous avons ici des créatures

Qui feront leurs maris cocus

Sur la moustache des Argus :

La chose est chez nous très-commune.

Témoignez seulement que vous cherchez fortune.

Placez-vous dans l’église auprès du bénitier ;

Présentez sur le doigt aux dames l’eau sacrée ;

C’est d’amourettes les prier.

Si l’air du suppliant à quelque dame agrée,

Celle-là, sachant son métier,

Vous enverra faire un message.

Vous serez déterré, logeassiez-vous en lieu

Qui ne fût connu que de Dieu :

Une vieille viendra, qui, faite au badinage,

Vous saura ménager un secret entretien :

Ne vous embarrassez de rien.

De rien, c’est un peu trop ; j’excepte quelque chose.

Il est bon de vous dire en passant, notre ami,

Qu’à Rome il faut agir en galant et demi.

En France on peut conter des fleurettes, l’on cause ;

Ici tous les moments sont chers et précieux :

Romaines vont au but. » L’autre reprit : « Tant mieux

Sans être Gascon, je puis dire

Que je suis un merveilleux sire, »

Peut-être ne l’étoit-il point ;

Tout homme est gascon sur ce point.

Les axis du docteur lurent bons : le jeune homme

Se campe en une église où venoit tous les jours

La fleur et l’élite de Rome,

Des Grâces, des Vénus, avec un grand concours

D’amours,

C’est-à-dire, enchrétien, beaucoup d’anges femelles :

Sous leur voile brilloient dos yeux pleins d’étincelles.

Bénitiers, le lieu saint n’étoit pas sans cela :

Notre homme en choisit un, chanceux pour ce point-là ;

À chaque objet qui passe adoucit ses prunelles ;

Révérences, le drôle en faisoit des plus belles,

Des plus dévotes : cependant

Il offrait l’eau lustrale. Un ange, entre les autres,

En prit de bonne grâce. Alors l’étudiant

Dit en son cœur : « Elle est des nôtres ! »

Il retourne au logis : vieille vient ; rendez-vous :

D’en conter le détail, vous vous en doutez tous.

Il s’y fit nombre de folies.

La dame étoit des plus jolies ;

Le passe-temps fut des plus doux.

Il le conte au docteur. Discrétion françoise

Est chose outre nature et d’un trop grand effort ;

Dissimuler un tel transport,

Gela sent son humeur bourgeoise.

Du fruit de ses conseils, le docteur s’applaudit,

Rit en jurisconsulte, et des maris se raille.

Pauvres gens qui n’ont pas l’esprit

De garder du loup leur ouaille !

Un berger en a cent ; des hommes no sauront

Garder la seule qu’ils auront !

Bien lui sembloit ce soin chose un peu malaisée,

Mais non pas impossible ; et, sans qu’il eût cent yeux,

Il défioit, grâces aux cieux,

Sa femme, encor que très-rusée.

À ce discours, ami lecteur,

Vous ne croiriez jamais, sans avoir quelque honte,

Que l’héroïne de ce conte

Fût propre femme du docteur :

Elle l’étoit pourtant. Le pis fut que mon homme,

En s’informant de tout, et des si, et des cas,

Et comme elle étoit faite, et quels secrets appas,

Vit que c’étoit sa femme, en somme,

lin seul point l’arrêtoit ; c’étoit certain talent

Qu’avoit en sa moitié trouvé l’étudiant,

Et que pour le mari n’âvoit pas la donzelle.

« A ce signe, ce n’est pas elle,

Disoit en soi le pauvre époux :

Mais les autres points y sont tous ;

C’est elle. Mais ma femme au logis est rêveuse ;

Et celle-ci paroît causeuse

Et d’un agréable entretien ;

Assurément, c’en est une autre :

Mais, du reste, il n’y manque rien ;

Taille, visage, traits, même poil ; c’est la notre »

Après avoir bien dit fout bas :

« Ce l’est ! » et puis : « Ce ne l’est pas ! »

Force fut qu’au premier en demeurât le sire.

Je laisse à penser son courroux,

Sa fureur, afin de mieux dire.

« Vous vous êtes donné un second rendez-vous ?

Poursuivit-il. — Oui, reprit notre apôtre,

Elle et moi, n’avons eu garde de l’oublier,

Nous trouvant trop bien du premier,

Pour n’en pas ménager un autre,

Très-résolus tous deux de ne nous rien devoir.

— La résolution, dit le docteur, est belle.

Je saurois volontiers quelle est cette donzelle ? »

L’écolier repartit : « Je ne l’ai pu savoir ;

Mais qu’importe ? Il suffit que je sois content d’elle.

Dès à présent, je vous réponds

Que l’époux de la dame a toutes ses façons :

Si quelqu’une manquoit, nous la lui donnerons

Demain, en tel endroit, à telle heure, sans faute.

On doit m’attendre entre deux draps,

Champ de bataille propre à de pareils combats.

Le rendez-vous n’est point dans une chambre haute,

Le logis est propre et paré.

On m’a fait à l’abord traverser un passage,

Où jamais le jour n’est entré ;

Mais aussitôt après, la vieille du message

M’a conduit en des lieux où loge, en bonne foi,

Tout ce qu’amour a de délices :

On peut s’en rapporter à moi. »

À ce discours, jugez quels étoient les supplices

Qu’enduroit le docteur. Il forme le dessein

De s’en aller le lendemain

Au lieu de l’écolier, et, sous ce personnage,

Convaincre sa moitié, lui, faire un vasselage

Dont il fût à jamais parlé,

N’en déplaise au nouveau confrère,

Il n’étoit pas bien conseillé ;

Mieux valoit pour le coup se taire,

Sauf d’apporter en temps et lieu

Remède au cas, moyennant Dieu.

Quand les épouses font un récipiendaire

Au benoît état de cocu,

S’il en peut sortir franc, c’est à lui beaucoup faire ;

Mais quand il est déjà reçu,

Une façon de plus ne fait rien à l’affaire.

Le docteur raisonna d’autre sorte, et fît tant,

Qu’il ne fit rien qui vaille. Il crut qu’en prévenant

Son parrain en cocuage

Il feroit tour d’homme sage.

Son parrain, cela s’entend ;

Pourvu que sous ce galant

Il eût fait apprentissage ;

Chose dont, à bon droit, le lecteur peut douter.

Quoi qu’il en soit, l’époux ne manque pas d’aller

Au logis de l’aventure,

Croyant que l’allée obscure,

Son silence, et le soin de se cacher le nez,

Sans qu’il fût reconnu, le feraient introduire

En ces lieux si fortunés.

Mais, par malheur, la vieille avoit, pour se conduire,

Une lanterne sourde ; et, plus fine cent fois

Que le plus fin docteur en lois,

Elle reconnut l’homme ; et sans être surprise,

Elle lui dit : « Attendez là ;

Je vais trouver madame Elise.

Il la faut avertir ; je n’ose, sans cela,

Vous mener dans sa chambre ; et puis, vous devez être

En autre habit, pour l’aller voir,

C’est-à-dire, en un mot, qu’il n’en faut point avoir.

Madame attend au lit. » A ces mots, notre maître,

Poussé dans quelque bouge, y voit d’abord paraître

Tout un déshabillé, des mules, un peignoir,

Bonnet, robe de chambre, avec chemise d’homme,

Parfums sur la toilette, et des meilleurs de Rome,

Le tout propre, arrangé de même qu’on eût fait,

Si l’on eût attendu le cardinal-préfet.

Le docteur se dépouille ; et celle gouvernante

Revient, et par la main le conduit en des lieux

Où notre homme, privé de l’usage des yeux,

Va d’une façon chancelante.

Après ces détours ténébreux,

La vieille ouvre une porte, et vous pousse le sire

En un fort mal-plaisant endroit,

Quoique ce fût son propre empire :

C’étoit en l’École de droit.

En l’École de droit ! Là même ! le pauvre homme,

Honteux, surpris, confus, non sans quelque raison,

Pensa tomber en pâmoison.

Le conte en courut par tout Rome.

Les écoliers alors attendoient leur régent :

Cela seul acheva sa mauvaise fortune.

Grand éclat de risée et grand chuchillement,

Universel étonnement.

« Est-il fou ? Qu’est-ce là ? Vient-il de voir quelqu’une ? »

Ce ne fut pas le tout ; sa femme se plaignit.

Procès. La parenté se joint en cause, et dit

Que du docteur venoit tout le mauvais ménage ;

Que cet homme étoit fou, que sa femme étoit sage.

On fit casser le mariage ;

Et puis la dame se rendit

Belle et bonne religieuse

À Saint-Croissant en Vavoureuse :

Un prélat lui donna l’habit.