Le Rossignol

By Maurice Rollinat

Written 1883-01-01 - 1883-01-01

Quand le soleil rit dans les coins,

Quand le vent joue avec les foins,

À l'époque où l'on a le moins

D'inquiétudes ;

Avec Mai, le mois enchanteur

Qui donne à l'air bonne senteur,

Il nous revient, l'oiseau chanteur

Des solitudes.

Il habite les endroits frais,

Pleins de parfums et de secrets,

Sur les lisières des forêts

Et des prairies ;

Sur les bords d'un lac ombragé,

Auprès d'un manoir très âgé

Ou d'un cimetière chargé

De rêveries.

Le doux ignorant des hivers

Hante les fouillis d'arbres verts,

Et voit le soleil à travers

L'écran des feuilles ;

C'est là que tu passes tes jours,

Roi des oiselets troubadours,

Et que pour chanter tes amours

Tu te recueilles.

Tandis que l'horizon blêmit,

Que la berge se raffermit,

Et que sur les ajoncs frémit

La libellule ;

Tandis qu'avec des vols ronfleurs,

Parfois obliques et frôleurs,

L'abeille rentre ivre de fleurs

Dans sa cellule ;

Lui, le bohème du printemps,

Il chante la couleur du temps ;

Et saules pleureurs des étangs,

Vieilles églises

Ayant du lierre à plus d'un mur,

Toute la plaine et tout l'azur

Écoutent vibrer dans l'air pur

Ses vocalises.

Quand il pousse dans sa langueur

Des soupirs filés en longueur,

C'est qu'il souffre avec tout son cœur,

Toute son âme !

Sa voix pleurant de chers hymens

A des sons tellement humains,

Que l'on dirait par les chemins

Des cris de femme !

Alors elle rend tout pensifs

Les petits chênes, les grands ifs ;

Et mêlée aux ruisseaux furtifs,

Aux bons visages

De la vache et de la jument,

Cette voix est assurément

La plainte et le gémissement

Des paysages.