Le rouge-gorge
Written 1884-01-01 - 1884-01-01
Sur les pommiers bossus, sur les poiriers difformes
Dont les troncs rabougris prennent toutes les formes,
Le givre, froid brouillard que congèle la nuit.
Du soir au jour naissant s’est abattu sans bruit.
Les cristaux irisés, les stalactites blanches
Les ont couverts de fleurs du sommet jusqu’aux branches
Comme aux beaux jours d’avril, sous les boutons d’argent
Se couvre leur laideur d’un luxe intelligent ;
On croirait, à les voir, sous les neiges glacées.
Des spectres effrayans, de pâles fiancées.
Transfuges du tombeau qui ne les retient pas
Et qui de loin vers nous entr’ouvrent les deux bras.
Même on entend parfois, si quelque branche tombe.
Comme un sanglot humain s’échappant d’une tombe.
La nature se plaint avec d’étranges sons.
Et comme un vent de mort il vous prend des frissons.
Sous vos pieds l’herbe pleure, et la mousse flétrie
Se casse en murmurant comme une voix qui prie.
Partout c’est le silence et partout c’est le deuil
A faire envie aux morts glacés dans leur cercueil,
Et n’était la lumière qui se brise et se joue,
Gomme aux jours enfantins les roses sur la joue ;
N’était le blond soleil qui court dans les rameaux
Et fait sous ses baisers fondre les blancs cristaux,
L’homme, désespéré, sur une terre nue,
Descendrait dans la tombe en regardant la nue
Dont le front impassible et l’implacable accord
Ne lui diraient que deuil et désespoir et mort.
Mais.quelle voix rieuse à la branche plus haute
Dit gaiement son refrain ? Rouge-gorge, mon hôte.
Doux ami du pinson et du chardonneret.
J’ai reconnu soudain ton gosier guilleret.
Dis-moi donc la chanson que tu veux faire entendre.
Car la mélancolie à ta voix m’a su prendre.
Et nous avons souvent, quand j’étais écolier.
Tenu sur les buissons un discours familier :
C’était par des saisons et des neiges pareilles.
Le merle sans comprendre ouvrait les deux oreilles.
Et le bouvreuil jaseur à la robe de feu
Se taisait avec soin s’il comprenait un peu.
Tu t’en souviens encore, ô gentil rouge-gorge ?
Que de fois nous avons partagé le pain d’orge.
Et Tanis odorant et le petit goûter
Que je t’abandonnais afin de t’écouter !
Je n’ai point oublié l’amitié du jeune âge,
Et ta jeune chanson à vieillir m’encourage.